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REVUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE
A.DOLPHK WA.HLE5 ET COMPAGNIE.
REVUE
DE PARIS.
NOUVELLE SÉRIE. — £LNNÉB 1841.
TOMB SIXIÈME.
JUIN,
^vxxïdUs,
AU BUREAU DE Li REVUE DE PARIS,
RUE FOSStS-AUX-LOCPS, îï» 74.
1841
HISTOIRE DE LA FORMATION
SE
LA LANGUE FRANÇAISE.
PAR M. J. J. AMPERE.
Ménage , qui alliait Tesprit à l'érudition, ce qui est rare, s'élall épris d'une telle ardeur pour la philologie , que celte science fut sa plus constante et sa dernière passion. On raconte même que, pour travailler à celte alchimie des mois, il se cachait comme les adeptes du grand œuvre, inquiet, ombra- geux, ne confiant ses desseins à personne , et surtout aux sa- vants , dont la jalousie , à ce que dit la préface du Diction- naire Étymologique , « va souvent jusqu'à la bagatelle. » Je comprends, sans le partager toutefois, cet enthousiasme phi- lologique, car il y a dans l'élude des langues plus d'un mys- tère qui intéresse tout à la fois la philosophie et l'histoire. D'ofi vient la parole ? Est-ce une révélation ? Le suprême au- teur des choses nous l'a-t-il donnée comme le chant aux oiseaux? Est-ce le résultat de l'effort , de l'industrie , et l'homme s'est-il élevé parla recherche du cri jusqu'au langage ? faut-il croire, comme la Genèse l'enseigne et comme M. Nodier le pense , qu'à défaut d'une syntaxe toute faite, Dieu avait^mis du moins dans Adam la faculté d'imposer instinctivemeul des noms aux choses 6 1
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et de trouver des mots pour exprimer les idées à mesure qu'elles se développent? Il y a là pour les penseurs malière à plus d'un rêve , et les plus grands penseurs ont rêvé. Les philologues ont feuilleté les lexiques. On a médité, annoté, la grammaire des Hurons et des Holtentots; on a découvert la langue primitive . soit dans le déparlement des Basses-Pyrénées, soit en Basse- Bretagne, et le mystère ne s'est pas éclairci. Mais, sans re monter à la création pour soulever le voile (|ui couvre tontes les orifrines, que de questions encore , irritantes par leur oi)s- curité même . naissont de l'élude de ces langues, telles que nous les ont apprises nos livres et nos nourrices ! La curiosité du reste est éveillée depuis longtemps. Sept cenls ans avantJésus- Christ , le roi Psamraélique. tout en bâtissant des pyramides, faisait , comme Court de Gébelin , des expériences sur l'histoire naturelle de la parole. L'antiquité, les premiers siècles de la dé- cadence, depuis Varron jusqu'à Isidore de Séville, nous ont légué quelques monuments philoIogi(|ues d'un intérêt véritable. Quant au moyen âge, il se contente de savoir que la diversité des langues date da la tour de Babel. Charlemagne est à peu près le seul grammairien de ces temps barbares, et il faut arriver jusqu'à la renaissance pour retrouver la philologie. Mais alors , c'est vraiment l'âge d'or. Comme les dames du moyen âge , la linguistique a d'amoureux champions qui brisent des lances en son honneur. A dater des Lascaris, c'est une science régulière et constituée qui se transmet et qui attire à ses spéculations des esprits éminenls. Luther laisse reposer la plume de rhérésie pour l'origine des noms propres allemands. Scaliger . ce matamore de la syntaxe . oublie la généalogie des princes de Vérone en écrivant sur la linguisli((ue comparée quatre-vingts livres heureusement perdus, el Leibnitz, le grand Leibnifz lui-même . se détourne de la Théodicée pour les Col- lectanea etymologica. Chaque peuple a sa pleïadephilologiquej parmi les hommes du passé dont elle se souvient, la France a Budée, Henri Etienne . Ménage. MM. de Porl-Royal, et parmi les modernes qu'on aime à citer , Raynouard , M. Nodier et M. Ampère, que son récent travail place au premier rang de nos philologues.
VHistoire de la formation île la langue n'est point une œuvre isolée , sans antécédeuls et sans relations. Elle forme la
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transition nécessaire entre C Histoire des lettres avant le dou- zième siècle , et V Histoire comparée de la littérature fran- çaise au moyen-âge. Mais où commence , où tinil le moyen âge? M. Ampère en pose fort judicieusement les limites dans une introduction substantielle et qui atteste, par sa rapidité et sa précision même, un vaste trésor d'études amassé depuis longtemps, et dans laquelle sont exposées les vicissitudes de notre littérature , depuis le moment où la langue vulgaire com- mence à devenir son organe. Le moyen âge pour M. Ampère, c'est l'époque comprise à peu près entre le xii^ et le xv« siècle. Il y a là une civilisation à part , qui a son mouvement ascen- sionnel , son apogée et son déclin. Les pieuves ne font pas dé- faut. On trouve en effet entre ces dates extrêmes une littéra- ture , un art original et complet , un monde politique tout à fait distinct. Dans les lettres, Thibault de Champagne, et le Roman du Renart; dans Tart , l'architecture ogivale ; dans le christianisme , saint Bernard et le mysticisme ; dans les mœurs publiques , la chevalerie j dans le gouvernement, la royauté; dans la société civile, le peuple. A part le peuple et la royauté qui grandiront encore dans les âges suivants, les éléments divers qui constituaient cette société ne tarderont pas à se dissoudre et à s'altérer, et dès le xiv^ siècle apparaissent les premières lueurs de la civilisation moderne. Des astres nouveaux se lèvent à l'horizon, et res|)rit cherche des voix inconnues, comme Colomb va chercher d'autres mondes.
Dans cette France du xii« siècle qui va rompre sans retour avec les dernières traditions du monde antique , dans ce peuple morcelé qui travaille à s'agréger , deux langues sont en pré- sence. Tune dégénérée , usée par l'âge, profanée par toutes les invasions, l'autre enfant et ne sachant que bégayer, toutes deux rivales , et , malgré leur barbarie , organes également ac- tifs et puissants. La langue latine , comme les monuments ro- mains , devait subir de tristes dégradations. Les rois Sicambres Toutrageaient tout en la respectant,' et je doute fort, quoi qu'en dise Fortunat, que Charibert fût très-renseigné sur le thème. L'église elle-même lui prodiguait l'insulte ; la grammaire était abreuvée de fiel , et le grand pape Grégoire 1" prêchait le mépris de toute règle. « Que m'importent, disait-il , le solécisme et le barbarisme , l'hiatus ou le régime ? Je ne m'inquiète pas
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de si peu , et je regarde comme indigne de plier la parole divine aux lois (le Donat. i L'exemide du saint père ne fui que trop bien suivi. On disait au ix* siècle , dans la formule du baptême : Ego te haptiso in iiotnine patriâ ftliâ et spiritus sa?icti. Heureusemenl pour la syniaxe, les casuisles s'alarmèrent, et Ton en revint au génitif, dans la crainte que le barbarisme, en invalidant le sacrement , n'entraînât la damnation. L'église néanmoins, tout en méprisant Donat, imposait sans partage, dans les choses du dogme, l'usage du latin , comme elle plaçait des vitraux sombres aux nefs des cathédrales pour éteindre les clartés trop vives. La théologie dogmatique, afin d'esquiver l'interprétation individuelle, repoussa toujours la langue vul- gaire. La théologie polémique et la prédication l'admirent quel- quefois . mais rarement, et lorsqu'il y avait nécessité absolue de s'adresser à la foule ignorante. La philosophie, si long- temps vassale de I Église, semhiait redouter comme elle l'idiome populaire, et pour la première fois en France elle parle français lorsqu'elle pense librement avec Descartes et qu'elle s'adresse au bon sens et à la raison de tous. Quant à l'histoire, elle est fidèle à la langue du pays, et sa prose, é|)ique dans Villehar- douin, naïve dnns Joinville, a gardé, malgré ses rides, une verdeur et une grâce qui nous charment encore. Dans la poésie, le latin se maintient un certain temps auprès de la langue usuelle et se confond avec elle. On connaît les épîtres farcies et la chanson que répétaient les écoliers de Paris lors du dé[>art d'Abélard. Mais la lutte est bientôt décidée, et le dactyle, vaincu sans appel , va se réfugier, pour n'en plus sortir, au collège de Navarre. Dès lors la poésie, accessible à tous, court les rues et les châteaux : elle s'inspire confusément de tous les grands souvenirs, de tous les événements qui remuent le monde, de tous les sentiments humains, de toutes les croyances. Elle chante , pour les défigurer, les traditions historiques. La sébille d'une main et le chapelet de l'autre , elle célèbi e la Vierge et les saints, mais sans souci du martyrologe, et mêlant tour à tour le roman à la légende, la dévotion au cynisme et à l'ironie, elle évoque les ombres épiques de l'antiquité, Alexandre et le roi Priam. Mais hélas! qu'est devenue l'inspiration, qu'est de- venue la vérité dans cette résurrection barbare? Le héros macédonien n'est plus le vainqueur d'Arbelles, le fils glorieux
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de Jupiter ; c'est un chevalier errant qui va pêcher des perles au bord de la mer sous une cloche de verre, un astrologue qui voyage dans le ciel monlé sur un griffon. L'histoire s'altère et se dégrade comme l'aM, et Mahomet est changé par les trou- vères en cardinal romain. C'est une nuit profonde , mais celte nuit a ses éclairs ; et la poésie, qui est éternelle comme l'amour, comme la douleur, éclate encore çà et là dans ses œuvres im- parfaites, et se dégage à travers les aspérités de la forme. Les deux langues qui se partagent la France ont chacune leur génie propre. Au midi , les fleurs de l'esprit, les langueurs de la passion, l'idéal de la vie, et quelquefois l'aspiration mys- tique} au nord la verve incisive, la gaieté cyniiiue, le sentiment triste et railleur des réalités humaines; au midi la poésie féodale, au nord la poésie bourgeoise, qui reste le plus souvent au niveau de la chronique scandaleuse des petites villes. ]\I. Am- père, dont la critique est toujours sévère et continue, me paraît avoir jugé cette poésie avec une remarquable sûreté de coup d'œil. 11 a vu dans ces débris de la pensée d une société bar- bare des essais généralement dépourvus du sentiment réel de l'art , sentiment qui ne se révèle d'ailleurs au moyen âge , com- plet et achevé , que dans l'architecture. Les cathédrales seules sont de véritables monuments j on ne trouve à leur pied que des masures , et les poëir.es , dépourvus d'ornements , ressem- blent à ces salons féodaux qui avaient pour tous meubles de luxe un banc et une cage, comme cela se voit dans les vignettes du très-chevaleureux comte d'Artois.
L'histoire de cette littérature, telle que l'a conçue M. Am- père, telle que nous la promet le tableau rapide qu'il en trace dans son introduction, est une œuvre aussi vaste que neuve. Il fallait d'abord faire connaître la langue qui lui a servi d'ins- trument. Des renseignements nombreux étaient amassés depuis longtemps pour l'histoire de cette langue. Mais que d'erreurs et même que de réjouissantes folies ; car il est à remarquer que toute science a ses fous , et pour sa part la linguistique en fournit un contingent assez nombreux, entre autres le Hollan- dais Btkan , qui fit un gros livre pour prouver que la langue du paradis terrestre est le flamand d Anvers. Dans les travaux les plus sérieux eux-mêmes . que de faux systèmes encore! Bochart retrouve le phénicien dans toutes les langues, dans presque
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lous les mots. Henri Etienne est atta(|ué d'hellénisme. Puis vient la manie des origines hébraùjues; babil est la Iraduciion de Babel , et brioche a sa racint^ dans 1 hébreu. Que faire donc pour se retrouver dans ce dédale? Contrôler sévèrement tout ce qui a été dit, se délier de l'atlrait des découvertes, vérifier la migration des mots par la migration des peuples, les rap- ports des langues par les rapports de la politique et des con- quéles , étudier les mœuis, les institutions, pour noler les transformations qu un mot peut subir dans ses acceptions diverses , et surtout , sous peine d'être incomplet et exclusif, connaître à fond toutes les langues qui se sont lait de mutuels emprunts.
Ces! ainsi qu'a procédé M. Ampère, il a soumis à un con- trôle sévère toutes les opinions émises avant lui ; il a écarté de chaque système ce qu'il avait de taux ou d'exagéré j il a élendu, reclitié les découvertes des philologues qui l'ont précédé dans les mêmes études, et ajouté des vues nouvelles aux notions successivement acquises par les esprits positifs. 31. Ampère, qui procède toujours d après la vraie méthode scientifique , pose d'abord par des exemples empruntés aux idiomes les plus divers de .a grande famille indo-européenne, les principes généraux de la transformation des langues , transformation qui , dans le passage des langues anciennes aux langues modernes , s'est accomplie chez presque lous les peuples d'une manière sem- biable et en venu des mémts tendances. Ces principes une fois posés , Tauteur les apjilique avec une rigueur extrême aux langues néo-latines, et par le détail ses assertions se confirment et se vérifient exactement. La grammaire , ia loi organique, l'occupe d abord. 11 suit avec une science tout académique l'al- lé! atiou progressive du latin antique, altération ((ui s'opère par la contraction des mots , la suppression des désinences, la con- lusiun des cas. L'analyse approfondie de tous les éléiuenls de la syntaxe amène M. Ampère à conclure que la grammaire fran- çaise est sortie tout entière de la grammaire latine, et qu'il n'est aucune de ses formes dont une forme latine ne soit le prin- cipe. Ainsi se tiouve détruite Cette assertion souvent répétée que la conquête germanique a donné naissance à notre langue. Ainsi se trouve détruite l'hypothèse chancelante de 31. Ray- iiouarù 5 qui affirme lexistence d'une langue romane primitive,
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intermédiaire entre le lalin et les langues modernes, et qui sé- rail, suivant lui, l'idiome employé par les troubadours. Après avoir combattu M. Raynouard du point de vue exclusif de la philologie, M. Ampère le combat encore par les faits, et se de- mande comment une langue unique aurait pu se conserver au milieu du morcellement de l'Europe, quel pouvoir l'eût im- posée aux divers peuples , quelles autorités littéraires en eussent gardé le dépôt.
La partie du livre qui traite du vocabulaire n'est ni moins sa- vante ni moins curieuse. Il y a là encore d'immenses recherches, une érudition vraiment inépuisable, et ce qui est plus difficile à rencontrer, une saine critique i)hiIosophi(iue. Dans celte his- toire de la filiation des mots, la question des étymologies se présente la première ; mais la science étymologique n'est-elle point justement décriée? Il faut donc la réhabiliter par la mé- thode, et avant d'affirmer poser les bases de la certitude. Pre- mier principe : la simple dissemblance des mots ne doit rien faire préjuger sur la question de leur origine. « Ainsi, dit M. Ampère , amouran a , en tartare mantchoux, un sens qui n'est point éloigné d'amoureux ; faut-il conclure de là que les Mantchoux aient donné ou emprunté aux Romains le nom de l'amour ? » N'y a-t-il point entre les sons comme entre les vi- sages des hasards de ressemblance? Second principe : l'extrême dissemblance des mots ne doit rien faire préjuger contre leur parenté. Ceux'qui diffèrent le plus par le son peuvent être liés par une provenance étymologique incontestable. Il faut donc chercher un autre guide que la simple analogie } il faut surtout, pour connaître l'origine d'un mot, connaître son histoire j et comme le français est une langue néo-latine, cette histoire pour le français se compose de deux époques : le passage du lalin à la langue vulgaire primitive , et la Iransformaliou que celle-ci a subie pour arriver à la langue moderne. M. Ampère, fidèle à celle excellente méthode , étudie donc successivement le pas- sage du français au latin , la transformation du vieux français dans le fiançais moderne, raltéralion du sens , les circonstances qui ont présidé à la formation des mots , les mois dans leurs rapports avec les idées, la confusion des sons.
Une telle étude pourra peut-èlre paraître aride, même aux esprits curieux qui n'ont point, pour la linguistique, une voca-
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lion toute spéciale ; elle n'est pas sans attrait cependant , et l'on s'intéresse aux destinées de celte belle langue comme à la for- lune du grand peuple qui Va parlée. On juge en effet les nations par le langage , comme les hommes par la conversation ; le caractère, le climat même se reflètent dans l'idiome. Les lan- gues sont musicales , chantantes, vives, sous un beau ciel, tristes et gutturales sous un ciel âpre et nébuleux ; puis dans chaque langue, chaque mot a son histoire : les uns meurent sans retour avec la génération dont ils servaient la pensée i les au- tres laissent en mourant un écho qui se prolonge, ou revivent après transformation , comme les âmes de Pythagore , dans une condition nouvelle. Suivez leur généalogie, que de fortunes di- verses ! Ils passent tour à tour de la noblesse à la roture, de la roture à la noblesse ; ils changent de sexe ou se mésallient. Ainsi sade , qui voulait dire doux et qui a péri dans son accep- tion première, s'unit . pour laisser trace , à mal, son contraire, mal se change en mau, el de cet accouplement naît maussade. Souvent , comme l'homme , comme le peuple qui vieillit , le mot peid son énergie première, Éto?iné signifiait, dans l'origine, frappé de la foudre . ou tout au moins étourdi par le bruit du tonnerre; celle métaphore fut employée pour exprimer l'état d'engourdissement où jette la surprise . et par suite, étonnement est devenu simplement synonyme de surprise. Quelles sont donc les lois qui président à cette altération? et comment, se demande M. Ampère , par le fait seul du temps , les mots pren- nent-ils une acception de moins en moins élevée, souvent même de plus en plus fâcheuse? Le mol fille et quelques-uns des synonymes qui l'ont suivi dans sa dégradation sont un exemple de cet abaissement. Il en est de même de bonhomme qui signifiait, au moyen âge. magistral, citoyen éminent. Tel mot qui a fait, ainsi que l'eût dit M. de Vaugelas, les délices delà cour, oserait à peine aujourd'hui se montrer dans les halles; pourquoi? c'est que l'idée et le mot qui l'exprime s'use par le frottement; c'est que l'altération du sens correspond à un changement dans les mœurs , et que la langue en est la plus fidèle image.
En suivant les mots dans leurs migrations et pour ainsi dire dans le croisement de leurs races . on reconnaît encore qu'ils sont soumis aux plus bizarres modifications. Lorsqu'il y a ri-
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valité , voisinage , et par cela seul antipathie entre deux peu- ples , lorsqu'il y a eu conquête, un grand nombre de mois, en passant d'une nation à l'autre , subissent une acception défa- vorable. Buch, en anglais book. a donné naissance à bouquin, livre sans valeur ; de ross , nom poétique du cheval, nous avons fait rosse; de herr, seigneur, nous avons fait hère, pauvre diable Telle est même TinHuence des haines nationales sur le langage , qu'une foule de dénominations injurieuses ont pour unique origine des noms de peuples qui ont fini par être pris pour des noms de vices ; Juif , Arabe , sont restés des mots in- sultants; Anglais au xve siècle signifiait créancier impitoyable; ce mot a même gardé de nos jours cette acception dans l'argot des habitués de Clichy.
L'élude des circonstances particulières qui ont présidé à la formation de certains mots n'offre pas moins d'intérêt; mais il faut ici , i)Oiir ne point s'égarer , une singulière érudition de détail Persona vient duper et de sonare , résonner A travers. Comment retrouver là l'origine du mot personne , individu , et quel vaste champ pour les spéculations étymologiques , si l'on ignore que le mot persona a été dans l'antiquité appli(|ué au masque des acteurs! Comment expliquer le mot coq à râne ou le mot liard^ si 1 on ne sait le conte populaire du coq , de l'àne et du chat, ou si l'on n'a point lu dans Ménage que Liard est le nom de l'inventeur de cette monnaie? Théodore de Bèze même n'a-t-il point fait dériver le mot huguenot du roi Huyon, per- sonnage mystérieux qui r;<ppelait aux environs de Tours le grand veneur de Fontainebleau , faute de s'être souvenu qu'eiJ- gnoten en bas allemand signifie confédérés? Pour comprendre le mot bonne aubaine ou le dicton adresser une mercunale, il faut remonter à l'histoire des droitsde la royauté , à l'histoire des parlements. 11 faut se placer au sein des idées barbares pour saisir les acceptions diverses du mot merci et traverser tour à tour les mœurs germaniques, les mœurs chevaleresques et les mœurs chrétiennes.
En dernière analyse , on est vite amené , par la recherche des élymologies , à conclure que l'immense majorité des mots fran- çais a une origine latine , et que le fond du vocabulaire comme la grammaire est entièrement latin. « Cependant, dit M. Ara- père, à cette source féconde de notre langue sont venus se
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joindre des affluents <iiii Tout grossie, n La langue des Ibères, des Celtes, le grec, qui fut longtemps populaire dans la Gaule méridionale , l'allemand , Tarabe , nous ont donné tour à tour quelques éléments lexicographi(iues. Les croisades, le commerce et ce courant d'idées qui flotte entre tous les peuples, ont mis la France en rapports pius ou moins directs avec le monde ex- térieur du moyen âge , avec ce monde même de l'Asie dont elle savait à peine le nom. Mais où retrouver le til de ce labyrinthe? a II faut consulter, avant tout, la vraisemblance hislori(iue , se demander s'il est possible ou même probable que tel mot vient de telle langue; ne repousser absolument aucune source étymologique , se défier de celles dont il est historiquement dif- ficile de faire dériver la langue française, et surtout ne s'en- gouer d'aucune. « Rien de plus judicieux j et ici encore, comme toujours , M. Ampère applique la loi qu'il a posée lui-même avec une sagacité critique et une rectitude de science et de raison qui laisse peu de place au doute.
Après avoir constaté, comme un fait hors de toute suspicion, la parenté des langues indo-européennes, M. Ampère assigne au sanscrit la place qu'il doit tenir dans l'élude étymologique du français ; il compare un certain nombre de racines sans- crites aux dérivés latins , aux dérivés français et à certains mots celtiques qui n'ont d'explication que dans la langue des Védas. L'analogie est incontestable ; mais comment se fait-il que l'i- diome antique et sacré qui fut sur les bords du Gange la langue de la science et de la prière , ait laissé sur le sol gaulois des éléments bien dispersés sans doute, mais vivants encore, et qui gardent , au milieu de tant de décombres , leur physionomie première? C'est un mystère qu'il est important de signaler, mais qu'il semble impossible d'approfondir. M. Ampère ne le tente pas, et il a raison, car en semblable matière on arrive vile à la famille de Japhet ; il faut donc passer en courant de- vant le sphinx , sans s'arrêter à ses énigmes. Comment se fait- il encore que l'idiome des habitants primitifs de notre France ait laissé j)armi nous si peu de traces? Quel(|ues lettres recueil- lies par les béui-^diclins dans la diplomatique ^ quelques radi- caux dans les noms des lieux , des fleuves et des montagnes, voilà tout ce qui reste de l'idiome gaulois, etiain periere rui- H(K. Cette langue dont la rudesse effrayait Martial était déjà
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morte et morte sans retour au temps de l'évêque de Crémone, Luitprand, comme le témoigne cetle phrase : Qiiœ autem eis mite natalis fuerat lingua ignoratiir. Mais ici le mystère est transparent ; c'est le résultat de la con(|uêle. Rome ouvrait ses temples aux dieux des vaincus; elle fermait son vocabulaire à leurs mots, et Tidiome gaulois disparut de la Gaule, comme l'idiome carthaginois de l'Afrique, sous le constant et impla- cable etfort de l'administration romaine, qui voulait, suivant l'expression de Rutilius, ne faire qu'une ville de l'univers en- tier. Ainsi, quoi qu'en ait dit Bullet, qui s'est trompé avec une patience et une science surprenante, il reste démontré à M. Am- père que le celtique, à part les noms qui tiennent au sol , n'a laissé à la langue moderne qu'un héritage vraiment insigni- fiant.
Les dérivés grecs sont plus nombreux ; mais il faut distinguer. Doit-on faire entrer dans l'inventaire étymologique de notre langue les emprunts de la terminologie scientifique moderne? Non certes. Il restera donc trois classes de dérivés grecs : les dérivés directs , et le nombre en est fort restreint, qui ont été importés dans le midi de la Gaule par les colonies phocéennes; Ciixw. qui ont passé jusqu'à nous par l'intermédiaire du latin an- tique, comme héros de «p«3-, poème de 7ro/>»/*a , ou par l'inter- médiaire du christianisme, Q.ommi'SXïiodeAe <j-v*o^iç, cimetière de xoi^>,rip/or ; d'autrcs enfin qui ont été introduits par suite des communications avec l'empire grec au moyen âge, tels que /vtûo-caf , moustache.
Quant aux idiomes germaniques, ils forment une partie nota- ble du vocabulaire français. Après le latin , mais à une grande distance, ce sont eux qui ont donné le plus de mots à notre langue. M. Dietz porte à mille environ le nombre des mots fran- çais qui correspondent à un mot allemand, et M. Ampère ne croit |»as ce nombre exagéré. Mais de ce qu'un mot se rencontre en français et en allemand, il ne faut poir)t se hâter de con- clure que le mot français dérive du mot allemand , et sous peine d'erreur il faut se rappeler que les langues germaniques ont de bonne heure grossi leur patrimoine des richesses latines. Il y a surtout un fait remarquable dans les emprunts que notre langue a faits à l'Allemagne, c'est que le caractère âpre et sauvage des vieilles sociétés ludesques se peint dans les mots qu'elles nous
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ont donnés avec une fidélité qui ne se trouve que là. Ce sont des termes de gucne , el sauf quelques rares exceptions , des mois qui expriment la haine, la colère, la mélancolie.
Les Anglais nous ont prêté un grand nombre de termes de marine, les Italiens plusieurs termes d'art; les Hongrois nous ont donné hussard , les Turcs bazar , les Persans layis , les Chinois thé, les Caraïbes tabac; mais ce ne sont là que des in- terpolations sans imi)ortance , et qu'il suffit de noter pour mé- moire. Les mots arabes méritent plus d'attention ; ils attestent la grande influence scientifique des Arabes , la priorité de leurs connaissances chimiques , médicales et astronomiques , et leurs rapports fréquents avec l'Europe chrétienne. Ainiral, cra- 7noisi , magasin, chiffre, mesquin, caraffe , chiffon, sont des mots arabes. Le mot caffard, employé pour désigner un faux dévot, est dérivé de kafir^ impie, blasphémateur, nom que les musulmans donnent aux infidèles , et qui , parmi nous à été appliqué aux hypocrites, comme pour témoigner tout l'odieux de la duplicité en matière de croyances. Le nom fran- çais des médecins du moyen âge, mire, maître, qui vient {yéniir, seigneur, est un témoignage delà haute renommée des médecins arabes.
Après avoir examiné la formation des noms propres, mais rapidement , parce que la question a vieilli , depuis Gilles-Aridré de La Roque jusqu'à Eusèbe Salverte; après avoir montré com- ment les noms aristocratiques se sont formés du nom de la terre, les noms bourgeois des professions, les noms rustiques des localités (Dupré . Dumont, de Launay) .comment au moyen âge l'avilissement du peuple se trahissait dans ses noms même, Jean Brise- Miche , Jean qui boit de l'eau , etc. , M. Ampère étudie les dialectes el les patois considérés dans leur> rap|)orts avec la formation de la langue. Il est à regretter que M. Ampère n'ait donné que peu de développement à cette partie de son tra- vail ; espérons qu'il nous dédommagera dans l'histoire des vi- cissitudes de la bingue, car les patois offrent, sous le point de vue linguistique el historique, un intérêt véritable. Le peuple en effet reste fidèle au passé tout en l'ignorant; il parle la langue de ses pères comme il croil aux sorciers, comme il a peur du diable. N'e^t-il pas curieux par exemple, pour un Pi- card qui lit Froissarl, de retrouver souvent dans le récit du
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chroniqueur la langue du berger ou de l'adjoint de son village ? N'est-il pas singnlier de relroiiver dans un faubourg de Dieppe une corruption du patois vénitien , un idiome à part qui n'a rien pris à sa patrie adoptive, et dans un faubourg de Saint- Omer le flamand du xve siècle? Que de curiosités sont de la sorte enfouies dans nos provinces . qui fourniraient h l'Institut de savants mémoires, et qui donnent à peine quelques pages fort incomplètes et justement dédaignées à l'annuaire du dé- partement, ou aux publications de la société d'agriculture du lieu. Pour celte étude , d'ailleurs, il faut se hâter. La protes- tation de M. Nodier ne sauvera pas les patois qui s'en vont , proscrits et traqués de par le conseil royal, et bientôt, quand tous les Français sauront lire, Noël et Chapsal régneront sans partage dans les quarante mille communes.
Le chapitre que M. Ampère consacre à l'histoire de la pro- nonciation n'est pas un des moins curieux du livre j et quoiqu'il soit difficile de retrouver après tant de siècles , sous la lettre morte , un écho sonore de la voix , l'auteur est parvenu ce- pendant à rendre aux voyelles et aux consonnes du moyen âge la vie et la parole. M. Ampère pense , et ses inductions me sem- blent très-plausibles , que rancienne prononciation était plus pleine , moins contractée . qu'elle se rapprochait davantage de la prononciation latine ; que dès le xii'' siècle on n'écrivait pas toutes les lettres qui se disaient dans les mots , et qu'il y avait une orlhographe de convention, ou plutôt une orthographe éty- mologicjue. Il est d'ailleurs probable que nos aïeux ne se préoc- cupaient guère de Pharmonie, et qu'ils avaient gardé dans la parole quelque chose de la rudesse et de l'àprelé de leurs mœurs, ce qui fit dire à un troubadour: Ils parlent comme porcs grognent.
Ainsi, pour donner complète et définitive l'histoire philolo- gique de notre langue , M. Ampère a traversé , depuis le Gange jusqu'au Tibre , le monde anlicpie. Il a relevé dans les décom- bies du moyen âge les débiis grecs . romains , celtiques, et en remuant dans cette fouille profonde toutes les couches d'allu- vions successivement amonc»^lées sur la Gaule , il est descendu jusqu'aux terrains primitifs. Sous le rapport de la science lexi- cogra|)hique, M. Ampère n'a rien à envier aux Allemands, et en se condamnant ainsi à des questions de syntaxe et de rudi- 6 2
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ment , il a fait , on peut le dire , une œuvre véritable d'abnf'ga- tion. Initié aux plus lointaines origines de notre lillérature , à la science approfondie des langues, il a toujours pu juger sû- rement par sa propre auloriié. et justifier, éclairer Thisloire des mots par Phistoire des mœurs . de la politique et des idées. Raynouaid s'éiait enfermé dnns la France du midi ; M. Amjière a vu la France loul entière . et . dans l'analyse de celle mysté- rieuse génération du langage moderne , il a répandu autant de lumière . autant de certitude, que la curiosité la plus exige mte et la science la plus étendue en peuvent souhaiter. Les livres de cette portée et dn cette conscience sont de jour en jour i)!us rares; car il en est de Pérudition comme de la lillérature : elle s'est vu'garisée, et , en tombant dans le domaine public. ('le est devenue banale et industrielle. C'est aujourd'hui le refuge des médiocrités laborieuses, comme autrefois le cloître élait Tasile des femmes déshéritées. A part quelques livres d'élite , et qui dureront, les uns par la pensée . les autres par la forme , quelques-uns même i)ar la pensée et la forme réunies; à part quelques mémoires où vivent encore les traditions des érudits du XYiie siècle . que restera-t-il de ce flot de publications qui nous inonde? Défions-nous un peu de celte vanité qui nous pousse à croire en toutes choses , même en érudition , au pro- grès indéfini. L'école des chartes devait faire oublier les béné- dictins, et l'école des chartes a donné M. Capefigue. Ruinart , Baluze, dom Bouquet, ont-ils des rivaux sérieux parmi mes- sieurs les publicaleurs modernes? Je le souhaiterais pour l'hon- neur de la scienc'^ française ; mais . par malheur . on se sou\ ient de certaines manièi-es d'écrire le latin qui rappellent l'ag/ea- bilis d'un spirituel collègue de MM. Flourens et Ancelot, et la comparaison est loin de tourner à l'avantage des paléographes. C'est une lactique assez générale aujourd'hui, d'affecter pour tous les travaux antérieurs un dédain supeibe , de louer les vi- vants pour en être loué, et de mépriser les morts tout en re- cueillant leur héritage. Que dhonnéles sav.inls de province, que de laborieux bénédiclins. ont éié de la sorte indignement spoliés sans (lu'on ail daigné même rappeler leurs noms ! Que de travaux originaux et neufs ne sont autre chose que de vieux livres épousseiés . les enfants , sur papier de coton , des in-folio du vieux temps! MM. les érudits devraient savoir pourtant que
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les statuts des corporations au moyen âge prononçaient la perte du métier contre les maîtres chaussetiers qui taillaient des ha- bits neufs avec de vieux draps. Mais je m'arrête, car la digres- sion m'entraînerait vite aux personnalités , et l'histoire des roueries de l'érudition moderne demanderait plus d'une page.
LOUANDRE.
LES PREVENTIONS.
PERSONNAGES.
Ernest Doranton. — Le Colonel Gostave de Beauliec. —
Madame de Levalle , sœur d'Eraest, — Madame Renseterrb. — Emma, sa fille.
(La scène se passe à Saint-Germain , dans le château de Mme Renaeterre.)
SCENE PREMIERE.
MADAME RENNETERRE, ERNEST, EMMA.
Emma examine des cartons posés sur la table , Ernest lit une brochure, Moic Rennelerre donne des ordres à un valet au fond.
Madame Renneterre. au valet. — Vous avez bien compris, André? La table sera dressée dans le pelil salon d'été, et ayez soin que rien ne manque.
(La valet sort.)
Ernest. — Mon Dieu ! ma marraine, je suis honteux de tout rembarras que nous vous donnons . ma sœur et moi , depuis
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une semaine que nous habitons votre maison de campagne , et j'ai presque regret, maintenant, d'avoir invité le colonel de Beaulieu à venir y passer quelques jours.
Madame Re^neterre. — Pourquoi donc?
Ernest. — Vous vous donnez tant de peine pour le rece- voir.
Madame Reihneterre. — Comment ! ne mérite-t-il pas tout ce que l'on peut taire pour lui? Un jeune homme charmant... à ce que Ton dit , car nous ne l'avons jamais vu. Puis , l'empe- reur le protège; il sera bientôt général , baron...
Er\est. — Oli î c'est un héros ! Je lisais là le bulletin de la dernière campagne ; il n'est question que de lui. Ce cher Gus- lave ! il a traité les Prussiens comme il me Irailait autrefois.
Madame Ren.neterre. — Vous vous battiez?
Ernest. — Oh ! comme d."S frères. Nous annoncions dès lors nos vocations respectives d'avocat et de soldat; c'était toujours moi qui avais le dernier mol, et lui le dernier coup. Je ne l'a-- vais pas revu depuis notre sortie du collège , lorsqu'il y a trois jours, en traversant les Tuileries, je hi-urleun officier en grand uniforme; nous levons la tête en même temps, et nous nous reconnaissons.
Madame Renneterre.— J'espère que nous le garderons quel- que temps à Saint-Germain. Nous allons avoir des fêtes dans tous les châteaux voisins , et nous pourrons y conduire le colonel. Il fera danser Emma.
Emma, qui a fouillé dans tous les cartons. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu!
Madame Rejîneterre. — Qu'y a-t-il?
Emma. — J'étais sûre que cela arriverait!
Ernest. — Quoi donc?
Emma. — On ne m'a pas envoyé de fleurs pour ma coif- fure.
Madame Renneterre. — Ciel!
Emma. — Regardez.
Madame Renneterre. — Pas de fleurs !
Emma. — Pas de fleurs!
Ernest. — Ah ça ! mais c'est donc un bien grand malheur?
Emma. — Si c'est un grand malheur, monsieur? Mais je ne pourrai pas aller ce soir au bal chez le sénateur.
2.
22 REVUE DE PARIS.
Erxest. —Pourquoi donc? Vous mettrez des plumes, ou le» diamants de votre mère.
Madame Re^> lierre, se récriant. — Mes diamants !
Emma, de uiéme. — Des plumes !
Madame Res>eterre. — Pour que Ton croie ma fille mariée. A quoi servirait alors de la conduire au bal ?
Er>est. — Ali ! j'entends. Les lîeurs sont une enseigne.
£mma. — 0 mon Dieu ! Une fêle où je me promettais tant de plaisir!
Madame Re:^?îeterre. — Où il devait y avoir une foule de jeunes officiers supérieurs , d'excellents partis!
Emma , d'un ton pleureur.— Eacove , si j'étais veuve... j'au- rais pu mettre un luri>an.
Er.xest. — Ah ! pauvre enfant, qui n'a pas le bonheur d'être veuve !
Emma. — Et dire que je n'ai même pas apporté ma parure de perles !
SCENE ZI.
Les mêmes , MADAME DE LEVALLE.
Madame de Levalle. — Ah ! mon Dieu ! qu'y a-t-il donc ?
Madame Ren.xeterre. — Ah ! madame de Lfvalle !
Madame de Levalle, donnant la viain à Ernest. — Bon- jour , frère ! [A Et/iina. ) Vous avez besoin de perles pour ce soir , ma belle ; je vous donnerai les miennes.
Emma. — Se peut-il?
Madame Ren.neterre , Embrassant A/™' de Levalle. — Ah ! chère Agathe . quel service !
Emma. — Mais vous même... pour ce bal...
Madame DE Levalle. — Chez le sénateur? Je n'irai pas.
Madame Re>.>eterre. — Est-ce vrai ?
Erînest. — Ignorez-vous qu'il est l'ennemi personnel de ma sœur ?
Madame Rejoeterre. — Comment cela ?
Ernest. — Il passe pour avoir conseillé à l'enipereur son di-
REVUE DE PARIS. 23
vorce, pour y avoir travaillé , et vous savez qu'aux yeux d'A- gathe c'est un crime.
Madame de Levalle. — Eh bien ! quand cela serait? Mon an- tipathie ne serait-elle point justifiée par ma reconnaissance pour cette bonne impératrice Joséphine , qui fut la meilleure amie de notre mère, et qui, aux plus beaux jours de son pouvoir, se l'est rappelé ?
Ernest. — Oh ! sans doute. Mais tu pousses cela si loin , que tu ne peux même entendre prononcer le mot de divorce, et que tu as pensé te brouiller avec moi parce que je le défendais.
Madame de Levalle. — Mon Dieu ! sans cette cause même, j'aurais refusé l'invitation de ce soir. Je suis guérie de l'amour du bal pour longtemps.
Madame Re:*>eterre. — Vous ?
Mauaue de Levalle. — Le souvenir de celui de l'ambassade d'Autriche est encore trop récent pour moi. Je crois toujours voir les flammes, entendre les cris. Et quand je me rappelle tant de victimes que la mort est venue saisir là , le front joyeux et couronné de fleurs... Oh î la seule idée d'une fête me fait froid jusqu'au cœur.
Emma. — Mon Dieu ! cela me ferait le même effet si j'y pen- sais; mais je n'y pense pas.
Madame de Levalle , souriant, — L'oubli est la sagesse de votre âge , chère Emma. Mais moi , je me rappelle le danger au- quel, il y a un mois à peine, nous avons échappé par hasard , sans savoir comment j car aucune de nous ne pourrait dire qui l'a retirée des flammes.
Emma. — Oh ! certainement ; nous avions toutes deux perdu connaissance, et quand nous sommes revenues à nous, nous nous sommes trouvées loin de l'incendie.
ER?iEST. — Et c'est alors que je vous ai retrouvée. Oh ! c'est une nuit, celle-là, que je n'oublierai point non plus. Mais par- lons d'autre chose, je vous en prie. J'ai peur des conversations sérieuses; j'aime à mener fa vie comme un plaidoyer, vivement, bruyamment, et sans penser. D'autant que nous attendons un hôte auijuel il faut faire bon visage.
Madame de Levalle. — Le colonel de Beaulieu? Je suis cu- rieuse de le voir, car je ne le connais point; je sais seulement que c'était ton meilleur ami , ton Pylade.
24 REVUE DE PARIS.
Ernest. — Du tout : c'était moi le Pylade; je faisais tous les pensums. Lui était TOresle , chargé , pour la forme , de la dis- trjhiilion dfs coups de poing.
Madame Re>>eterre , qui a achevé de faire emporter les cartons. — Ah ' c'était l'annonce dé sa bravoure. Dieu ! que c'est beau de re brave ! Si j'étais ma fille , je ne voudrais jamais épouser qu'un mililaire.
Madame de Levalle. — Quant ù moi , j'avoue que j'ai moins d'enthousiasme.
Emma. — Ah ' vous pensez encore à cet officier que vous avez rencontré chez M"ie de Seroulle, et qui vous a tant déplu?
Madame de Levalle. — Je ne l'oublierai de ma vie; il m"'a dégoûtée des héros.
Ernest. — Je réponds du colonel pour les réhabiliter. Du reste , vous pourrez le juger bientôt, car il ne peut tarder.
Madame de Levalle, regardant la pendule. — En effet, déjà une heure.
Madame Re^îneterre. — Une heure ! Ah ! mon Dieu ! le co- lonel va arriver , je me sauve. ( A Emma. ) Et vous , mademoi- selle , allez tout préparer pour voire toilette du soir.
Emma. — Oui, maman.
(Elle sort.)
Madame Res:^eterre lui crie. — Et revoyez vos papillottes. — Je vais donner les derniers ordres. Vous m'excusez, Aga- the?
Madame de Levalle. — • Faites , je vous en prie.
(Mme Renneterre sort par le fond.)
SCENE ZZI.
ERNEST , MADAME DE LEVALLE.
Madame de Levalle. — Il paraît que cette bonne M'^e Renne- terre a des |)rojets sur le colonel.
ER>tsT. — Comn;e toujduis. Mon excellente marraine n'a qu'une idée : marier sa fille. Elle va partout , comme le philo-
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sophe grec, cherchant un homme ; seulement elle n'a pas de lanferne , ce qui fait qu'elle ne trouve rien.
Madame de Levalle. — Mais Emma est charmante.
Erivest. — Comment donc; delà sensibilité, de la grâce, une naïveté ravissante. C'est un ange... qui danse, car elle danse toujours.
Madame de Levalle. — Et avec cela une foule de qualités précieuses.
Ernest. — El une foule de défauts rassurants.
Madame de Levalle. — Comment?
Ernest. — Oh ! il n'y a rien qui m'effraye comme une femme parfaite. On ne sait pas ce qu'elle cache.
Madame de levalle. — Mais alors , mon frère, comment se fait-il que (u n'aies point songé à Emma?
Ernest. — Moi? j'y ai songé.
Madame de Levalle. — En vérité ?
Ernest. — Pendant trois jours, avant ton arrivée. Je m'en- nuyais , et il n'y a rien de dangereux comme l'ennui. Je me suis demandé si je ne devais pas devenir amoureux. J'ai fait plus ; j'ai tiré ma résolution à la plus belle letlre.
Madame de Levalle, riant. — Quelle folie.
Ernest. — Du tout; c'était dans le Code civil : je suis tombé justement au chapitre Séparation, Cela m'a fait réfléchir , et je rae suis décidé à attendre.
Madame de Levalle, sérieusement. — Tu as tort, Ernestj la liberté qui te séduit aujourd'hui te prépare l'isolement pour l'avenir. Quelque malheureuse qu'ail été pour moi une première épreuve, je le sens , ce n'est que dans une union choisie que l'on peut trouver des joies sincères.
Ernest. — Bitin , ma sœur , voilà précisément ce que je rae dis pour toij aussi je ne pense plus à autre chose qu'à te ma- rier.
Madame de Lavalle , souriant. — Oh ! je sais que toute la famille y songe pour moi, qui n'y songe pas assez peut-être. Ma tante , qui est à Paris , vient encore de m'écrira pour ce ma- riage depuis si longtemps projeté.
Ernest. — Avec le baron de Massol?
Madame de Levalle. — Ouij elle me demande la permission de nous l'amener.
26 REVUE DE PARIS.
Ernest. — Mais ce serait déclarer que lu agrées sa recherche, l'engager presque.
Madame de Levalle. — Sans doute ; aussi , quoiqu'uu pareil choix sennble en lout convenable , j'hésite.
Ernest. Et tu as raison.
Madame DE Levalle. — Comment! mais il y a huit jours à peine que lu me pressais en faveur du baron.
Ernest. — Il y a huit jours , c'est possible j mais depuis, je l'ai trouvé un autre prétendu.
Madame de Levalle. — Bah !
Ernest. — Et le mariage est arrangé.
Madame de Levalle. — Sans moi ?
Ernest. — On le demandera ta signature.
Madame de Levalle. — Ah ! fort bien. Mais ce prétendu...
Ernest. — A vingt ans, une position brillante, un esprit distingué, et beaucoup de morts en perspective... ce qu'on ap- pelle des espérances !
Madame de Levalle, riant. — Mais ce sont des renseigne- ments de grands parents que tu donnes-là.
Ernest. Tu en veux de plus intimes? En voici. Gustave...
Madame de Levalle. — Ah !
Ernest. — C'est un joli nom , n'est-ce pas? Gustave est doux comme un lion apprivoisé, et romanesque comme une pension- naire qui sort du couvent ; il ctoit à la sympathie , à la mélan- colie, enfin à tous ces contes bleus du cœur dont tu raffoles. Les femmes sont pour lui des fées, des anges ailés. Je suis sûr qu'il le verra des ailes.
Madame de Lxvalle. — Et ce phénix?
Ernest. — Commande le 4^ hussards dans l'armée d'Alle- magne.
Madame de Levalle. — Le colonel de Beaulieu !
Ernest. — Lui-même , ma sœur.
Madame de Levalle. — Oh ! je m'en doulais ! je suis curieuse de voir jusqu'à quel point l'amitié peut exagérer. J'espère au moins , Ernest , que lu ne lui as rien dit de les folh s idées?
Ernest. — Rien ; mais c'est un projel sérieux. Tu sais com- bien je l aime , chère Agathe. Je voulais te trouver un mari dont tu pusses élre à la fois lière et heureuse. C'est te ciel , vois-lu , qui nous a envoyé le colonel. Vous êtes les deux êtres que j'aime
REVUE DE PARIS. 27
le plus. Je veux que vous ne fassiez qu'uu , pour vous aimer le double. Aussi je te prie d'écrire dès aujourd'hui à ta tante, pour que M. de Massol ne prenne pas la peine de se déranger.
Madame de Levalle. — Allons , lout ceci est une plaisan- terie.
Ertïest. — Du lout. Je tiens à mon projet, et rien ne m'y ferait renoncer.
Madame de Levalle. — Le colonel ne peut pas plus penser à moi que je ne pense à lui ; et à moins d'un miracle ! {Elle passe devant le miroir). Oh ! je suis horrib'ement coiffée. {Avec humeur ^ En vérité, Justine ne sait plus ce qu'elle fait. Mais qui vient là?
Ernest. — Eh ! c'est lui.
Madame de Levalle. — Le colonel î
SCENE IV.
Les mêmes , LE COLONEL DE BEAULIEU.
Ernest. — Enfin !
Le Colonel. — Eh ! bonjour, cher ami. Er?«est , présentant M^^'' de Levalle. — Ma sœur , M"»* de Levalle. Le Colonel. — Madame...
(Mme (le Levalle et lui se saluent; puis, en levant les yeux l'un sur l'autre, ils s'écrient :)
Madame de Levalle. — Dieu !
Le Colonel. — Ciel !
Madame de Levalle, à part , en s'écartant. — C'est lui !
Le Colo?«el, à pctrt , en s'éloignant. — C'est elle !
Ernest. — Qu'est ce donc ? {Au colonel). Est-ce que (u aurais déjà rencontré ma sœur dans le monde?
Le Colonel , d'un ton contraint. — Je... le crois...
Ernest , à 7)f™"= de Levalle, — Comment, lu avais vu le co- lonel?
Madame de Levalle. — II... rae semble...
28 REVUE DE PARIS.
Ertîest , joyeusement . — Mais c'est un coup du ciel , alors; la connaissance est toute faite.
Le CoLoivEL , bas à Ernest , en lui serrant la main. — Mon cher ami, il faut que je reparle.
Ebnest. — Hein ! qu'est-ce qu'il dit donc ?
Madame de Levalle, bas à Ernest. — Si le colonel reste ici, je retourne à Paris.
Erivest. — Comment ! mais que signifie? {A part.). Ah ça ! mais il faut qu'ils m'expliquent... {Haut.) Gustave, écoute- moi.
Le Coloisel. — Pardon , mon ami , je suis, je crois, chez M""^ Renneterre ; je voudrais la saluer.
Madame de Levalle. vivement. — La voilà dans le parc, monsieur. Par cette porte vous pouvez la rejoindre.
(Elle montre la porte à gauche.) Le Colonel. — Mille grâces.
(Il fait un salut cérémonieux à M'^e de Levalle, qui y répond de même. )
Ernest. — Mais non , permets, Gustave...
Le Colonel, kà donnant la main, — Adieu , mon ami.
(Il sort.) Madame de Levalle. — Nous en voilà débarrassés.
SCENE V.
ERNEST , MADAME DE LEVALLE.
Ernest , regardant sa sœur avec stupéfaction. — Ali ç.\ ! qu'est-ce que tout cela veut dire ?
Madame ue Levalle. — Cela veut dire que ta merveille, ton phénix, ton lion apprivoisé, est précisément l'officier inconnu que j'avais rencontré chez M'"<= de Seroulle.
Ernest. ~ Eh bien?
REVUE DE PARIS. 29
Madame de Levalle. — Conimeni ! Mais je ne t'ai donc pas raconté?
Ernest. — Nullement. '
Madame de Levalle. — Imagine-toi que je fus invitée , il y a quinze jours environ , à une soirée que donnait M°^^ de Se- roulle. J'arrivai un peu tard , et je trouvai en entrant les salons déjà remplis. Tu connais l'excellent ton de la société qui les fréquente, j'étais occupée à répondre aux témoignages de bien- veillance de chacun , lorsqu'au milieu de cet empressement gé- néral mes yeux tombèrent sur un étranger, debout contre la cheminée, et qui n'avait même pas daigné s'apercevoir que quel- qu'un venait d'entrer. C'était ton ami.
Ernest. — Il était peut-être occupé.
Madame de Levalle. — Oh ! du tout. Il était seul , promenant autour de lui des regards distraits, et tournant à chaque ins- tant les yeux vers la porte. Je ne puis pas souffrir les gens qui regardent toujours vers la porte ; c'est un mauvais compliment pour ceux qui sont présents.
Ernest. — A la bonne heure ; mais je ne vois pas quel grand crime...
Madame de Levalle. — Attends. J'avais pris mon parti; comme tu peux le croire , sur l'immobilité de ce personnage , pensant que c'était quelque Allemand occupé d'idéologie, lors- que , je ne sais comment, on se mit à parler du divorce.
Ernest. — Ah diable !
Madame de Levalle. — Alors cet homme, qui avait gardé un silence obstiné , se mit à approuver la loi qui légitime ainsi l'inconstance. Tu sais que je ne puis garder mon sang-froid sur cette question ; je répondis , comme malgré moi...
Ernest. — Eh bien?
Madame de Levalle. — Eh bien ! la simple politesse eût voulu que le colonel cédAt à une femmej mais, le croirais-tu, il résista, il répondit.
Ernest , souriant. — Ah ! il a osé répondre ?
Madame de Levalle. — Oh! des raisons détestables, que je n'ai pas même écoulées. Mais on avait fait silence, tout le monde prêtait l'oreille; j'étais à la fois confuse, irritée; je sentais la rougeur me monter au front et ma parole s'embar- rasser. Et lui, il était toujours calme, froidement poli; il sem- 6 3
30 REVUE DE PARIS.
blail me ménager. Ob ! dans ce moment J'aurais voulu être un homme, pour pouvoir lui chercher querelle. Enfin, voulant couper court à une discussion que je ne pouvais plus soutenir , j'en appelai au cœur de toutes les femmes qui étaient présentes : toutes s'écrièrent qu'elles pensaient comme moi. Sais-tu ce que fit alors ton colonel?
Eri^est. — Non.
Madame de Levalle. — Il éclata de rire.
EarsEST. — Bah !
Madame de Levalle. — Oui , mon ami î Oh ! il y avait dans ce rire, à propos d'une telle question , tant de légèreté, de du- reté , que je compris à l'instant que cet homme n'avait pas de cœur.
Erjiest. — Allons , parce qu'il n'est pas de ton opinion.
Madame de Levalle. — Il ne s'agit pas de mon opinion ; mais il faut être sans principes.
Er!vest. — Et du tout. Tu verras, lorsque tu le connaîtras mieux...
Madame le Levalle. — Je ne veux pas le connaître.
ER?fEST. — Comment ? et mes projets de mariage?
Madame de Levalle. — Avec le colonel?
Ertsest. — Mais sans doute.
Madame de Levalle. — Écoute, mon frère , je n'ai qu'un mot à te dire , vois-tu ; c'est que j'aimerais mieux vieillir veuve.
— ERNEST. — Oh !
Madame de Levalle. — J'aimerais mieux avoir mon premiei' mari.
Ernest. — Ah! mon Dieu! Mais c'est donc une haine à mort?
Madame de Levalle. — C'est au moins une antipathie ins- tinctive, invincible. Tout me déplaît , vois-tu, dans ion colo- nel ; son air, sa voix, jusqu'à sa réputation de bravoure, dont on me fatigue partout.
Ernest. — Mais c'est delà foliecela , ma sœur.
Madame de Levalle , piquée. — Soit. Mais alors je veux rester folle.
Ernest. — Allons, ma chère, réfléchis donc, loi qui es bonne , raisonnable.
Madame de Levalle , impatientée. — Du tout. Je ne suis pas
REVUE DE PARIS. 51
raisonnable , je ne suis pas bonne, et je ne veux plus entendre parler de M. de Beaiilieu.
Ernest , impatienlé. — Ah ! c'est trop fort. Je te dis , moi , que c'est un liomme cliarmant.
Madame de Levalle, vivement. — Insupportable!
Ebnest. — Le seul qui puisse te rendre heureuse.
Madame de Levalle. — Je le déleste.
Ernest, s' animant. — Des préventions ridicules.
Madame de Levalle. — C'est toi.
Ernest , très-animé. — Mais ce ne sera pas pour rien que je me serai occupé huit jours 'entiers d'un projet, que j'aurai tout prévu , tout arrangé... et tu l'épouseras.
Madame de Levalle. — Par exemple !
Ernest. — Quand ce seraii malgré toi.
Madame de Levalle. — Oh ! c'est ce que nous verrons.
Ernest. — Nous verrons.
Madame de Levalle. — D'abord , je vous déclare que , toutes les fois que votre colonel entrera par une porte , je sortirai par l'autre.
Ernest. — Et moi , je vous déclare que je ne le quitterai pas.
Madame de Levalle. — A votre aise.
Ernest. — Et que je vais de ce pas le rejoindre.
Madame de Levalle. — Allez.
ER?iEST. — Certainement. Adieu , ma sœur.
Madame de Levalle. — Au revoir , mon frère.
(Ernest sort,)
SCENE VZ.
MADAME DE LEVALLE , seule.
Comprend-on une pareille tyrannie? Vouloir marier les gens au premier venu ! Et ils sont tous ainsi, ma tanle, M"»» Ren- neterre, mon frère. Oh ! je suis sûre qu'Ernest ne renoncera point à son idée ; il va m'amener le colonel . me faire solliciter en sa faveur, me persécuter de toute manière ; et nul moyen d'empêcher... Ah! si j'avais pu prévoir... j'aurais accepté le
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baron deMassoI pour avoir du repos. Mais j'y pense. Il est tou- jours temps. Pourquoi ne pas écrire ci ma tante de conduire ici le baron ? Cela me délivrera des autres au moins... oui... kpiès tout . M. de Massol me convient à tons égards , et je prouverai ainsi à Ernest que je fais ma volonté (£'//eécnY.) Quelques lignes suffisent... là. {Elle sonne j un domestique entre.) Etienne , cette lettre à la poste.
Étie>:^e. — Elle ne pourra partir que ce soir , madame.
Madame de Levali.e. — C'est bien. {Etienne sort.) Mainte- nant, je suis tranquille... Et cependant... Ernest est sorti fâché; c'est noire première querelle. Et quand je pense que cet bomme est la cause... Oh ! décidément, c'est un mauvais génie. Il va revenir ici, sans doute. Je ne veux pas l'attendre. Je vais des- cendre au petit bois pour l'éviter. {Elle va vers la porte du fond.) Bon... le voilà sur la terrasse , maintenant... impossible de sortir sans le rencontrer! Mais c'est une persécution, celaj il le fait exprès. En définitive , pourvu que je ne le voie pas , que je ne l'entende pas , c'est tout ce qu'il me faut. Je puis tra- vailler.
(Elle s'assied et fait de la tapisserie.)
SCENE VXI>
MADAME DE LEVALLE, EMMA.
Emma. — Oh ! je vous cherchais.
Madame de Levalle. — Moi?
Emma. — Oui. (Elle s'approche et prend un ton confiden- tiel) Eh bien ! vous Tavez vu ?
Madame de Levalle. — Qui?
Emma. — Le colonel.
Madame DE Levalle, à part , avec impatience. — J'étais sûre qu'elle allait m'en parler. Il est dit qu'on ne s'occupera point d'autre chose aujourd'hui.
Emma. — N'est-ce pas qu'il est bien?
Madame de Levalle. — Mon Dieu . il m'a paru... comme les
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autres... des éperons, des moustaches et une figure... d'ofR- cier...
Emma.. — Eh bien , moi , il me plaît beaucoup '
Madame de Levalle , à part. — Ces jeunes tilles ont mauvais goût!
Emma. — Et puis il paraît que c'est un héros ; il a déjà reçu trois blessures. A son âge, comme c'est beau !
Madame de Levalle. — Certainement... pour les chirur- giens.
Emma. — Aussi , c'est, dit-on , le favori de l'empereur.
Madame de Levalle , contenant son iîupatience et travail- lant très-vite. — Ah !
Emma. — Il va être nommé général.
Madame de Levalle, travaillant plus vite. — Ah! ah !
Emma. — Mais vous ne répondez rien. Ah ! je vois ce que c'est j le colonel vous déplaît, parce que vous n'aimez pas les militaires.
Madame de Levalle. — J'ai tort. Des gens si utiles... qui gagnent leur vie à s'entre-tuer.
Emma. — Mais tout le monde les admire.
Madame de Levalle, dont l'impatience est allée croissant, dit à Emma d'une voix altérée. — Vous avez là une jolie broderie , ma chère.
Emma. — C'est un plumetis. On dit d'ailleurs que le colonel est plein d'humanité.
Madame de Levalle, à part. — 0 mon Dieu ! mon Dieu !
Emma. — Et tenez , votre frère me racontait hier un trait de lui.
Madame de Levalle, impétueusement en se levant. — Mon Dieu ! ma chère , est-ce que vous ne pourriez pas parler d'autre chose ? Votre colonel , depuis qu'il est arrivé" il remplit le châ- teau, on ne prononce que son nom, on n'entend que son éloge ; c'est comme une cloche qui sonne toujours le même son ; j'en ai mal aux nerfs.
Emma ., ^déconcertée . — Pardon , madame , mais le voici.
Madame de Levalle. — Encore ! Quand on n'en entend plus parler , il faut qu'il arrive. Maintenant il est trop tard pour l'é- viter. Il croirait me faire peur.
34 REVUE DE PARIS.
BCÈNB VIXX.
Lesmê«es, madame RENNETERRE , LE COLONEL, ERNEST.
Madame Rei^-^eterre, avec enthousiasme. — Ah ! vous êtes un homme élonnanl , colonel.
Le Colo.^el, — Moi, madame? je n'ai pas plus fait que cent mille autres qui ont été moins heureux.
Madame Re>>eterre. — Oh ! c'est de la modestie.
Madame de Levalle , à pari. — Si fausse !
Madame Re-sseterre , à iW^e de Levalle. •— Ah ! ma chère , j'aurais voulu que vous entendissiez le colonel raconter sa der- nière campagne.
Madame DE lEYkiLi., froidement. — J'ai le malheur, ma- dame , de ne rien comprendre à la stratégie.
Le Colonel. — Madame s'est plus occupée de législation.
Madame DE Levalle. — Comment?
Le Coloî^el. — J'ai eu l'honneur de l'entendre attaquer nos nouvelles lois , chez M™^ de Seroulle.
Madame de Levalle, à part, avec dépit, — Il raille en- core.
Er:sest, au colonel. — Votre campagne a vraiment été bril- lante; j'en lisaisce matin le récit. {Il prend la brochure laissée sur le guéridon.) J'ai été fraj)pé du grand nombre d'actions d'éclat... 11 y a surtout la défense d'un passage...
Le Colo.'^el. — D'un passage?
Ernest. — Oui... par un chef de bataillon... qu'on ne nomme pas... près du Rhin.
Le Colonel. — Ah ! oui.
Ernest. — Sais-tu que c'est un moderne Léonidas?
Le Colonel. — Mon Dieu ! il n'a fait que son devoir.
Madame de Levalle , à part. — 11 est envieux de la gloire des autres.
Ernest. — Oh ! tu ne connais peut-être pas toutes les circons- tances. (// cherche dans la brochure.) Du reste, tiens, voici. ( mit.) « Un chef de bataillon s'était placé avec quelques corn-
REVUE DE PARIS. 35
pagnies à l'entrée de la plaine pour arrêter la seconde division ennemie forte de quinze mille hommes. »
Le Colonel. — Dix mille seulement.
Madame Rejtneterre. — Voilà comme on exagère.
Madame de Levalle, à part. — Quelle petitesse !
Erjîest, coîitinuant. — « Prendre un pareil poste, c'était accepter une mort presque certaine j mais le résultai de la journée devait en dépendre.
Le Colo.'^el. — C'est une supposition.
Madame Ren?îeterre. — Certainement.
Madame de Levalle , avec mépris.— Oh ! {J Ernest.) Con- tinuez donc , mon frère.
Ernest, continuant. — « La lutte fut terrible j l'ennemi était vingt fois plus nombreux, et, à diverses reprises , les Français reculèrent ; mais ils furent ramenés au combat par leur clief. Enfin, quand des renforts arrivèrent le soir , ils le trouvèrent entouré seulement de quelques soldats, frappé de trois blessures, mais répée haute et coinbaltant toujours ! »
Madame de Levalle, avec exaltation, — Oh ! que cela est beau!
Madame Renneterre. — Mais je ne trouve rien d'extraordi- naire , n'est-ce pas , Emma ?
Madame de Levalle , vivement. — Quoi ! vous n'êtes point émue d'un tel courage? vous ne sentez pas le désir de con- naître ce chef de bataillon , ne fùl-ce que pour lui serrer la uiaiu?
Le Colonel. — Ah! madame...
Madame de Levalle, plus vivement. — Oui, monsieur 5 je ne suis, à la vérité, qu'une faible femme , aucune rivalité ne peut me rendre injuste 5 mais, je le répète, je voudrais pou- voir témoigner à un tel homme mon admiration, mou res- pect.
Le Colonel. — Oh ! c'est trop !
Madame Renneterre , en riant» — Pourquoi pas votre amour .-'
Madame de Levalle, avec impatience. — Eh! mon Dieu! madame, on pourrait être fière d'en inspirera un tei cœur. Mais cette action a-t-elle été au moins récompensée?
Le Colonel. — Oui , madame.
36 REVUE DE PARIS.
Madame de Levalle. — Et comment ?
Le Colonel. — Par le fjrade de colonel.
Ernest. — De colonel ?Esl-ce que par hasard tu serais....
Le Colonel. — J'ose à peine Tavouer maintenant.
Madame de Levalle. — Quoi! vous!
Madame Remseterre. — Lui !
Le Colonel. — Mais lout autre officier eût agi comme moi.
Madame Renneterre, vivement.— Du tout. C'est une action sublime.
Ernest. — Vous disiez le contraire tout à l'heure.
Madame Renneterre. — C'était l'émolion j j'étais si atten- drie. ( Bas à Emma ). Allendrissez-vous donc , mademoi- selle.
Madame DELETALLE,arecew6arras.— Pardon... monsieur... si j'avais pu soupçonner...
Le Colonel. — Vous eussiez gardé le silence? Oh! ne re- grettez point, madame, les bienveillantes paroles que vous avez prononcées. Tous les éloges ne caressent point la vanitéj il en est qui vont jusqu'au cœur, et l'approbation de certaines personnes, lors même qu'on n'en a mérité qu'une partie, en- courage à s'en rendre plus complètement digne.
Madame Renneterre, qui a pa7ié à un domestique au fond. — Colonel, vous aviez accepté quelques rafraichisse- ments.
Le Colonel. — Je suis à vos ordres , madame.
Madame Reivneterre , à 3/*"^ de Levalle. — Ne voulez-vous point nous suivre?
Madame de Levalle. ~ Mille grâces.
Madame Renneterre , bas à Emma^ — Placez-vous près du colonel.
( Elle sort avec le colonel et Emma. )
SCENE XZ.
MADAME DE LEVALLE, ERNEST. Ernest , à part. — La preoiière glace est brisée des deux
REVUE DE PARIS. 37
côtés ; j'ai déjà ébranlé les préventions du colonel. A ma sœur , maintenant.
Madame de Levalle , l'apercevant. — Eh bien , vous n'ac- compagnez pas votre ami comme vous l'aviez annoncé?
Ernest. — Non, ma sœur; je veux te parler.
Madame de Levalle. — A moi?
Ernest. — Oui. Tout à l'heure j'ai été trop brusque.
Madame de Levalle. — Ah ! vous en convenez.
Ernest. — J'ai eu tort. Voyons , Agathe , est-ce que tu m'en veux?
Madame de Levalle. — Je crois que oui.
Ernest. — Eh bien ! voyons. Faisons la paix... Ta main, sœur.
Madame de Levalle. — Oh ! que lu sais bien faire de moi ce que tu veux.
(Ils se donnent la main.)
Ernest. — C'est qu'en vérité je ne sais pas comment nous avons pu nous quereller. Moi qui t'aime tant ! Ce sont ces mau- dites préventions. {Mouvement de M^^ de Levalle. ) Oh! je ne t'en parlerai plus! Qu'est-ce, après tout, qu'un ami, près d'une sœur que l'on chérit? Aussi j'ai voulu en finir tout de suite à cet égard.
Madame de Levalle. — Comment?
Ernest. — Oui ; je n'avais pas osé te Tavouer ce matin ; mais j'avais eu l'imprudence de communiquer mes projets de mariage au colonel avant son arrivée.
Madame de Levalle. — Ah ! mon Dieu !
Ernest. — Oh ! ne crains rien. J'ai senti qu'il fallait s'expli- quer franchement. Aussi je ne lui ai rien caché.
Madame de Llyalle. — Que dis-tu ?
Ernest. — Je viens de lui déclarer à l'instant que lu l'avais en horreur.
Madame de Levalle. — Ah ! mon Dieu !
Ernest. — El que tu aimerais mieux voir ressusciter ton pre- mier mari.
Madame de Levalle. — Quoi ! tu lui as répété...
Ernest. — Tout ce que tu m'avais dit.
Madame DE Levalle. — Mais c'est de la folie!
3» REVUE DE PARIS.
Erxest. — Nullement ; il fallait cela pour couper court à toute espérance ; car lu ne sais pas le plus curieux de l'affaire ?
Madame de Le\ allé. — Quoi donc?
£r:v£st. — Cet homme que tu re^jardes comme un monstre, que tu fuirais jusqu'au bout du monde...
Madame de Levalle. — Eh bien ?
Ernest. — Eh bien... il l'adore !
Madame de Leyalle. — Moi ?
Ernest. — Toi.
Madame de Levalle. — C'est impossible !
Ernest. — Veux-tu que je le lui fasse dire!
Madame de Levalle, vivement. — Non , non, tu te seras trompé.
Ernest. — Trompé ? Ah ! pardieu , il n'y avait qu'à voir sa consternation quand je lui ai fait connaître ton opinion à son égard; il a pris une figure... oh! une figure...
Madame de Levalle. —Comment? et cela vous fait rire, mon frère ?
Ernest. — II n'y a pas de quoi peul-élre? Coraprends-lu rien de plus bouffon que celte maladresse qui , au milieu de tant de femmes disposées à lui vouloir du bien , lui fait choisir préci- sément la seule qui le déteste? Oh ! je lui croyais plus de tact, plus d'esprit. C'est qu'il était vraiment désespéré.
Madame de Levalle, énuie. — Se peut-il?
Ernest. — Oh! du reste, sois tranquille; c'est un amour dont il se guérira facilement.
Madame de Levalle, piquée. — Je vous remercie, mon frère.
Ernest. — Almerais-tu donc mieux qu'il ne se guérît pas?
Madame de Levalle. — Je ne dis point cela ; mais je ne con- çois pas que vous, Ernest, qui avez de la sensibilité, de la bonté , vous tourniez en ridicule le chagrin d'un ami.
Ernest. — Veux-tu que je me désole? A quoi bon? Il va d'ail- leurs repartir.
Madame de Levalle. — Le colonel ?
Ernest. — Certainement; dès qu'il a appris que sa présence te déplaisait, il m'a déclaré qu'il allait reloiirner à Paris.
Madame de Levalle , vivement. — El vous ne vous y êtes pas
opposé?
I
I
REVUE DE PARIS. 39
Erisest. — Pourquoi?
Mabame de Levalle. — Pourquoi ! Mais l'hospitalité, la plus simple politesse vous en faisait un devoir.
Ernest. — Puisqu'il te déplaît.
Madame de Levalle. — 11 ne s'agit pas de moi, mon frère. Nous sommes chez M™^ Renneterre, et si elle sait que je suis la cause de ce départ , Dieu sait quels commentaires , que de sup- positions! C'est me compromettre.
Eruest, — Mais il me semble que c'est plutôt en restant que le colonel pourrait...
Madame de Levalle, vivement. — Du tout; je ne veux chas- ser personne du château. En définitive , le colonel est un homme bien né, qui mérite des égards.
Ernest. — Alors , ma chère amie, parle-lui toi-même; moi je ne puis changer ainsi de rôle à chaque instant. J'ai l'air de jouer la comédie bourgeoise, d'autant que je ne fais que des maladresses.
Madame de Levalle. — Oh! cela...
Ernest. — Justement voici le colonel.
Madame de Levalle. — Lui !
Ernest. — Dis-lui de rester si tu veux.
Madame de Levalle. — Mais non.
Ernest. — Je ne m'en mêle plus.
Madame de Levalle. — Ernest, je t'en prie.
Ernest. — Adieu.
(Il sort.)
Madame de Levalle , sew/e.— Peut-on me laisser ainsi. Voilà le colonel qui monte le peiron. Il a la tête baissée; il réfléchit, sans doute. Pauvre jeune homme ! Ah ! mais non , il lit le jour- nal ! {On eniettd le colonel qui /redonne). On dirait qu'il chante... Ah! oui, pour s'i touidir ! Il faut que je luj niOulie moins de froideur. Ce n'est pas pour moi , car je ne reviendrai jamais sur son compte, mais par considération pourM""" Ken- neterre.
(Elle va se placer près de la table, et prépare son mélicr à taf^isserie» )
40 REVUE DE PARIS.
SCÈNE X. MADAME DE LEVALLE , LE COLONEL.
Le Colonel, entrant un journal à la main, sans voir 3/ine (Iq jievalle. — C'est singulier. Si j'en croyais quelques pa- roles échappées tout à l'heure à Ernest, l'apparente froideur de M™e de Levalle à mon égard cacherait une sympathie que malheureusement je ne partage point.
Madame de Levalle , à part. — Le voici.
Le Colonel.— N'impoi te j c'est la sœur d'un ami ; montrons- nous au moins poli.
Madasie de Levalle, se détournant. — Ah ! monsieur le co- lonel.
Le Colonel. — De grâce , madame , ne vous dérangez point.
Madame de Levalle. —Monsieur cherchait sans doute M^'Ren- ueterre ?
Le Colonel. — Nullement, je parcourais le journal.
Madame de Levalle. — Continuez , je vous en prie.
Le Colonel , à part. — Elle affecte toujours la même froi- deur.
Madame de Levalle. àpart. — Il cherche à cacher son émo- tion.
(Mme de Levalle travaille près de la table ; le colonel s'assied près du guéridon de Tautre côlé du théâtre. Ua silence, pendant lequel ils se regardent à la dérobée. )
Le Colonel. — Si madame était curieuse de connaître les der- nières nouvelles?
Madame de Levalle. — Volontiers.
Le Colonel . lisant. — KouveUesextérieures : Les journaux anglais continuent leurs injures contre l'empereur des Français à propos de son divorce.
Madame de Levalle , se détournant vivement. ■— Ah î
KLVUE DE PARIS. 41
Le Colonel , qui s'est arrêté un peu embarrassé. — Mon Dieu! j'ai la main maiiieureiise.
Madame de Levalle. — Pourquoi donc ? Le journaliste doit justifier cet acte.
Le Colo.nel. — En effet , madame.
Madame de Levalle. — N'esl-ce point votre opinion?
Le Coloxel. — A moi ? Nullement.
Madame ue Levalle. — Comment ? Mais il me semble avoir entendu monsieur le colonel défendre le divorce.
Le CoLO?iEL. — En principe et au profit de l'être faible , c'est (oujours mon avis , madame ; mais non dans rinlérèt de l'in- cojistance ou de Tambiiion.
Madame de Levalle. — Je ne comprends pas.
Le Colonel. — Dans l'état de nos mœurs, l'homme, quoi qu'il arrive, est libre, maître de ses actions 5 sans briser une union , il peut la dénouer , tandis que la femme qui souffre ne peut pas même fuir son persécuteur , la loi ^n fail l'esclave de Sun mari. C'est là ce que je ne puis supporter.
Madame de Levalle, vivement. — Ainsi, vous voudriez que le divorce tût i^ermis.
Le Colonel. — Seulement aux femmes.
Madame de Levalle , d'un ton aimable, — Mais c'est très- raisonnable , cela. Je n'avais point du tout compris ainsi.
Le Colonel. — Madame...
Madame de Levalle , amicalement. — Ma corbeille , je vous en prie , colonel.
(Le calonel prend sur le guéridon la corbeille où se trouvent les laines, et les apporte à Mme Je Levalle.)
Madame de Levalle. — Ah ! c'est là voire raison pour sou- tenir le divorce? Mais c'est bien différent. Je m'explique à pré- sent voire généreuse chaleur. J'avais cru, au contraire, que, comme homme , vous défendiez un moyen d'inconstance et d'a- bandon.
Le Colonel, avec chaleur. — Moi, madame ! Ah ! pour ma part , je ne Sriuiais comprc^ndre ainsi le divorce. Après avoir confié à une femme toutes ses espérances , après avoir vécu de sa vie , comment songer à un nouvel amour? Comment pouvoir déménager ainsi son cœur? C'est impossible.
6 4
i3 REVUE DE PARIS.
Madame deLeyalle, ravie. — N'est-ce pas? Asseyez-vous donc, colonel.
Le Colonel, tnstement. — Du reste , nous autres militaires, nous ne devons point avoir de pareilles idées.
Madame de Levalle. — Et pourquoi?
Le Coio?fEL. — Parce que le bonheur de la famille nous est interdit, et que notre profession nous condamne à de conti- nuelles séparations.
Madame de Levalle , vivement. — El qui empêche de suivre le mari qu'on aime?
Le Colo:vel . virement. — Quoi ! vous comprenez donc qu'une femme brave la fatigue, le danger?
Madame de Levalle . vivement. — Qu'importe le danger . la fatigue . lorsqu'on les pai tage avec celui qu'on a choisi , quand on a la joie de veiller sur lui, de le consoler, d'être sa provi- dence ?
Le CoLoi^Ei. ravi et se rapprochant. — Oh! oui, c'est cela.
Madame de Levalle, avec chaleur. — Mais qu'est-ce que la /vie d'une femme sans le dévouement? N'est-ce pas son bon- heur, son plus beau privilège? Ne doit-elle pas tout braver, plutôt qu'une séparation.
Le C0L05EL, se rapprochant encore. — Certainement. Con- tinuez donc . je vous en prie . madame !
Madame de Levalle , un peu confuse et souriaM, — Par- don, je ne sais pourquoi je vous parle avec cette chaleur.
Le Colonel. — Ah ! madame , j'étais si heureux de vous en- tendre ! Pourquoi vous interrompre? 11 semble que vous m'en veuillez encore de cette discussion chez M™* de Seroulle.
Madame de Levalle. — Moi? nullement j et la preuve, c'est que je voudrais vous prier de ne point repartir aujourd'hui.
Le Colonel. — Il se pourrait!
Madame de Levalle. — Vous consentez ?
Le Colo?«el. — Madame !
Madame de Levalle , vile. — C'est convenu.
Le Colo>el. — r Si vous l'exigez?
Madame de Levalle. — Au nom de M™e Renneterre. {Regar- dant par la fenêtre.) Mais volre cheval vous attend. Vous me permettez de prévenir?
REVIE DE PARIS. 45
Le Colonel. — Restez . de (îràcy , madame'. Je vais domiei' de nouveaux ordres.
(Il sort en saluant, )
SCENE ZX.
MADAME DE LEVALLE, le regardant s'en aller.
Décidément, il est mieux que je ne croyais; il n'est même pas mal; il est même très-bien. Oli ! si mon frère m'entendait faire cet aveu, quel triomphe pour lui! Je ne lui donnerai pas cet avantage; d'autant qu'il voudrait revenir à ses projets, à ses folies. Non, toute réflexion faite , je crois que M. de Massol est le mari qui me convient. Maintenant , d'ailleurs que j'ai écrit , je suis presque engagée, £ii bien! tant mieux; cela m'ôtera l'ennui des hésitations. Qu'il vienne, et je l'épouse.
(Elle reste assise et rêveuse. )
SCENE ZIX. MADAME DE LEVALLE, ERNEST.
Madame de Levalle. — Ah ! c'est toi , Ernest?
EnriEST. — Oui. Le colonel vient de te quitter?
Madame de Levalle. — A l'instant.
Erivest. — Eh bien ?
Madame de Levalle. — Eh bien! je suis tout à fait revenue sur son compte.
Ernest , vivement et avec joie. — En vérité?
Madame de Levalle. — Oh! c'est un homme...
Ernest. — N'est-ce pas?
Maeame de Levalle. — Un homme... très-estimable. ..
Ernest , désappointé. — Ah ! tu trouves ?
Madame de Levalle. — Il a l'air de connaître parfaitement sa profession.
U REVUE DE PARIS.
Erm9t, étonné. — Ah çà ! mais de quoi avez-vous donc parlé ?
î\Ud\me de Levai.le. — Mon Dieu ! il m'a lu la Gazette.
ER5EST. — Le colonel ? {J part.) C'était bien la peine de lui ménager un lête-à-lêle. {Haut.) Mais, enfin, tu l'as prié de rester.
Madame de Levai-i-E, — TA il reste.
Ernest. — a la bonne heure. (J part.) II faudra bien qu'ils causpDi et qu'ils se fassent connaître l'un à l'autre. {Haut.) A propos , lu as écrit à notre tante , M""= de Neuville?
Madame de Levalle. Quoi ! lu sais ?
Ernest. — J'ai vu la letlre tout à l'heure entre les mains d'Etienne. Tu t'excuses sans doute de ne pouvoir recevoir M. de Massol !
Madame de Letalle. — Au contraire.
Er:vest. — Comment?
Madame de Levalle. — Je permets à ma tante de l'amener.
Ernest. — Que dis-tu! mais tu n'as pas réfléchi que c'était presque une promesse.
Madame de Levalle. — Mon Dieu ! je le sais , mon frère.
Ernest. — Mais songe.
Madame de Levalle , vivement. — Je songe que vous-même, mon frère, vous me donniez, il y a quelques jours, d'excel- lentes raisons pour recevoir M. de Massol.
Ernest. — Sans doute, mais depuis...
Madame de Levalle. — Depuis , rien n'est changé... J'ai été persécut e par ma tante, par vous , mon frère, par toute la famille enfin . pour ce mariage ; je veux en finir , et puisqu'on l'exige .je consens à tout.
Ernest. — Mais non.
Madame de Levalle. — J'épouserai M. de Massol.
Eknest. — Toi !
Madame de Levalle, émue. — Et si... je suis malheureuse...
Ernest. — Ma sœur !
MADA3IE DE Levalle. — Ce Sera de votre faute!
Ernest. — A moi ! Ah ! par exemple , Agathe !
(Mme de Levalle sort. )
REVUE DE PARIS. 45
SCÈNE ZIII.
I
ERKEST , seul.
Eh bien î que signifie?... Ah ! au diable les sœurs, les amis, les mariages! C'est vrai, je ne sais pas pourquoi je m'obsline, moi, à vouloir les rendre heureux malgré eux. A-t-on jamais vu pareil enlélement? Accepler M. de Massol , changer d'avis justement au moment... où j'en fais autant... C'est du dépit, je n'en i)uis douter. Mais comprend-on l'autre , qui lui lit la Ga- zette? Je les croyais plus forts dans le 4^ hussards. Mais avec tout cela M. de Massol va venir demain peut-être. Et je connais ma tante : c'est la sosie de M™^ Rennelerre. Deux heures après son arrivée , le mariage sera conclu. Encore si l'on pouvait la prévenir , trouver un moyen de forcer le colonel et Agathe à un rapprochement, à une déclaration. Mais il faudrait une oc- casion.
SCÈNE ZXV.
ERNEST , LE COLONEL.
Ernest. — Ah ! c'est toi?
Le Colonel. — Oui. Je croyais M™' de Levalle ici.
Ernest. — Tu venais peut-être lui lire encore le journal.
Le Colonel. — Quelle idée ! je venais m'excuser de nouveau de celte malheureuse rencontre chez M""* de Seroulle ; car je ne sais comment j'ai vu ta sœur ce jour-là ; je lui ai trouvé l'air froid , dédaigneux.
Ernest. — Elle en disait autant de toi.
Le Colonel. — Sans doute; on m'avait fait d'elle tant d'éloges avant son airivte que jéiais mal disposé. Oui, je n'aime pas que Ton m'impose Tudmiration, ttjr croyais faire acie d'indé- pendance en lu' i)lianl pas le geiion devant l'idole. Mais aujour- d'hui nous avons causé, et je l'ai trouvée... adorable.
4.
4« REVUE DE PARIS.
Ernest. — Vraimenl?
Le Colo?îel. — J'ai du reste, un reproche à le faire. Tu ne m'avais pas dil qu'elle allait se marier.
Ernest. — Ma sœur?
Le Colo.vel. — Oh! M™« Renneterre vient de m'en faire con- lidence.
Ernest. — Mais du tout. C'est un projet abandonné.
Le Colonel. — Eu vérité? Alors ^ mon cher ami , je ne reste pas ici.
Ernest. — Pourquoi donc ?
Le Colonel. — Parce que je finirais par devenir amoureux de M"»' de Levalle.
Er.\£St. — Eh bien, quand cela serait? Ne t'ai-je pas dit...
Le Colonel. — Qu'elle était bien disposée en ma faveur. Mais , ouire que je n'en crois rien, je n'oserai jamais épouser la sœur.
Ernest. — Comment?
Le Colonel. — Non. Oh ! je sais bien que tu me traiteras de tête folle, romanesque, comme autrefois; mais la beauté de M""= de Levalle, son nom, sa fortune, lui donnent droit à un plus brillant mariage.
Ernest. — Mais songe donc...
Le Colonel. — Je songe que je ne m'estime pas assez pour accepter un sacrifice ; que je voudrais que ma femme reçût tout (le moi, que la reconnaissance la préparât à un sentiment plus it.-ndie. Oh! tu peux rire à ton aise. Mais je vais plus loin, vois-tu ; je voudrais lui avoir rendu quelque grand service.
Ernest. — C'est cela. Comme dans Ma tacite Aurore, tu Noudiaii l'avoir sauvée des brigands , de l'eau ou des flammes.
Le Colonel. — Eh ? mais ce ne serait pas si mal.
ErneîsT. — Eh bien ! mais dis donc , c'est un plaisir que tu aurais dû te procurer dernièrement, à l'incendie de l'ambas- sade.
Le Colonel. — Tu crois plaisanter, mais c'est ce que j'ai Tait.
Ernest. — Toi?
Le Colnel. — Certainement. J'ai arraché une femme du milieu des flammes. Malheureusement , après l'avoir mise en sûreté, j'ai été obligé de la laisser là pour courir à l'incendie.
REVUE DE PARIS. 4T
Ernest, àpart. — Dieu î si c'était ma sœur ! Pourquoi pas? C'est Toccasion que je cherchais.
Le Colojïel. — Tout ce que je sais d'elle , c'est que je l'ai trouvée près de l'entrée du pavillon.
Ernest. — Près de l'entrée ?
Le Colonel. — J'ai aperçu à mes pieds une femme évanouie.
Ernest. — Jeune ?
Le Colonel. — Je le suppose à sa taille élégante et syelte.
Ernest. — Mais ses traits?
Le Colonel. — Il faisait nuit ; je n'ai pu les voir.
Ernest. — Tu ne les as point vus? {Ouvrant ses bras.) Ah ! mon ami.
Le Colonel. — Eh bien ! qu'as-tu donc?
Ernest , Vemhrassant. — Mon ami, laisse-moi te serrer dans mes bras.
Le Colonel , se dégageant avec peine. — Mais il devient fou.
Ernest. — Oui , de joie.
SCENE XV.
Les mêmes, MADAME RENNETERRE , EMMA, MADAME DE LEVALLE.
MADA.ME DE Levalle. — Mou Dicu ! quels cris ! Ernest. — Ah! madame Renneterre , mademoiselle Emma, ma sœur... Madame de Levalle. — Qu'y a-t-il donc? Ernest.— Tu cherchais celui qui t'avait sauvée des flammes? Madame de Levalle. — Eh bien ? Ernest, montrant le colonel. — Le voilà. Le Colonel. — Moi! Tois. — Lui !
Ernest. — Oui. {J part.) Si ce n'est pas, ça aurait pu être. Madame de Levalle. — Se peut-il , colonel ? Le Colonel. ~ J'ose encore à peine croire à ce bonheur. Ernest. — C'est lui , te dis-je, il m'a donné tous les détails.
48 REVUE DE PARIS.
{L'embrassant encore). Oh ! cher ami , va ; crois bien que mon cœur... mon cœur... {Il s''arrête comme étouffé par l'émotion, et dit à M'^^ de Letalle d'un ton sérieux .) Agathe, il n'y a que vous qui puissiez payer le colonel d'un pareil service.
Madame le Levalle, baissant les yeux. — Mon frère...
Madaîie RE^^ETERRE. — Mais je n'en reviens pas... et vous êtes certfiin . Einest?
Ernest. — Certain.
Le C0L05EI. — Il y a d'ailleurs un moyen facile de s'as- surer.
Ernest. — C'est inutile.
Le CoLoi^EL. La femme que j'ai sauvée portait des bracelets.
Ernest. — Comme ma sœur.
Le Colonel. — L'un d'eux m'est resté.
Ernest, à part. — Ah ! diable!
Le Colonel. — Et le voici.
Madame Renneterre. — Montrez. [Jetant un cri.) Ah!
Ernest. Quoi donc ?
Madame Renneterre. — C'est le bracelet de ma fille.
Madame de Levalle. — D'Emma.
Emma. — Oui.
Ernest. — Son bracelet !
Madame Renneterre. — Ainsi, c'est vous, colonel, qui avez sauvé mon enfant?
Le Colonel , embarrassé. — Madame...
Madame Renneterre , à Enwia. C'est ton sauveur ! {Bas.) Évanouissez-vous , mademoiselle.
Emma. — Mais , maman...
Madame Renneterre . feicjnant de s'évanouir. — Éva- nouissez-vous donc , ou il sera trop tard... Ah !..
Emma. — Ah ! mon Dieu ! ma mère !
Ernest. — C'esi cela , elle perd connaissance pour sa fille.
Madame Renneterre, revenant à elle. — Ah ! ah ! une telle émotion.
Le Colonel. — Remettez-vous, de giâce, madame.
Madame Renneterre , assise. — Oui , colonel , oui. {Elle lui do7ine la mani et prend celle de sa fille.) Ma fille, rap- ptlletoi ce (ju'Ei np.<t disait tout à 1 heure : il n'y a que toi qui puisses payer un tel service.
REVUE DE PARIS. 49
Erîîest, à part. — C'est cela , je lui ai fourni jusqu'à la for- mule!
Madame de Levalle , d'une voix troublée. — Je me réjouis de ce ([u'une erreur de mon frère ait amené une découverte... aussi heureuse... jiour tout le monde.
Madame Rem^eterre , à Ernest. — Ah ! oui , c'est vous que nous devons remercier.
Ernest ; avec humeur. — Il n'y a pas de quoi.
Madame Renneterre , se levant. — Ah !
Emma. — Vous devriez rentrer , maman.
Madame Re^neterre. — Non, non , j'aime mieux prendre l'air, et si le colone! veut bien me donner le bras...
Le CoLO?fEL. — Madame, je suis à vos ordres.
Madame Re?«>eterre , embrassant sa fille. — Chère enfant. {Au colonelavec sentiment.) Elle vous doit la vie. (Le colonel salue.) Venez.
(Emma les conduit jusqu'à la porte ; Mme Je Levalle s'est assise, pensive 5 à gauche, Ernest est à droite.)
SCENB ZVX*
MADAME DE LEVALLE , EMMA , ERNEST,
Ernest , à part et regardant J/™^ de Levalle. — Ma sœur est touie pensive 5 elle l'aime peut-être, maintenant... Et c'est moi... Oh ! sot que je suis !
Emma , qui est à la fenêtre à gauche, — Oh ! comme ma mère cause vivejnent avec le colonel.
Madame de Levalle . sortant de sa rêverie. — Ah! oiicela ?
Ernest , à part. — Parbleu ! elle arrange le mariage.
Madame de Levalle , agitée. — Le colonel a l'air de la re- mercier; il lui baise la main.
Ernest, à part. — Allons, c'est une chose faite, et nul moyen d'empêcher ; cette petite sotte n'a même pas une incli- nation , pas un amant jaloux qui puisse s'opposer... Ah ! quelle idée! Oui , c'est cela.
5d REVUE DE PARIS.
Madame de Leyalle . quiltant la fenêtre. — Ils disparaissent.
Emma. — Oh ! il taul que j'aille rejoindre maman pour sa- voir...
Er:«est . qui a pris un air sombre et s'est placé devant la porte les bras croisés, — Restez, mademoiselle.
Emma. — Comment?
Er:^£St , avec emportement. — Vous n'irez pas.
E3IMA , reculant effrayée. — Qu'est-ce qu'il y a donc?
Madame de Levalle. — Que signi&e?
Ernest , d'une voix sombre. — Ah ! vous avez deviné. N'est- ce pas que dans ce moment votre mère arrangeait votre mariage avec le colonel ?
Emma , reculant. — Ah ! n'ouvrez donc pas les yeux comme cela , monsieur Ernest, vous me faites peur.
Madame dl Levalle. — Qu'avez-vous , mon frère ?
Er>est . avec sentiment.— Ei\e me le demande ! {A Emma.) Et vous aussi, vous n'avez point lu dans mon cœur.
Emma. — Comment? Esl-ce que...
Ernest. — Eh bien ! oui , je vous aime.
Emma. — Moi !
Madame de Levalle. — Emma !
Ernest. — Comme un insensé !
Emma. — Ah ! mon Dieu ■'
Madame de Levalle. — Mais c'est incroyable. Vous me disiez ce malin...
Er:^est , l'interrompant. — Ce matin , je voulais cacher ma passion.
Emma. — Mais pourquoi?
Ernest. — Pourquoi ! [Avec sentiment. ) Vous me demandai pourquoi, vous . Emma , a qui je croyais de la sensibilité? Ah! je ne m'attendais pas à cette question.
Madame de Levalle , à Ernest. — Avant de partir , tu vou- lais donc Rassurer de ses sentiments?
Er:s£St, vivement. — Justement , c'est cela.
Madame de Levalle. — Ah ! je comprends.
tR^tST. — ÎN"est-ce pas, ma sœur? {A part.) Elle est plus heureuse que moi.
Emma. — Mon Dieu ! mais si ma mère au moins avait été avertie...
REVUE DE PARIS. ol
Ernest. — Votre mère , Emma ! Ainsi , vous ra'aimez?
Emma , vwement. — Je ne dis pas cela.
Ernest, sombre. — Alors vous ne m'aimez pBs?
Emma, embarrassée. — Je ne dis pas cela non plus.
Ernest. — Non ; mais je le vois trop bien...
Madame de Levalle. — Mais du tout, mon frère.
Ernest , avec désordre. — Oh ! ne cherche point à me trom- per; c'est l'autre que Ton préfère ! ( A Evima. ) Votre mère, d'ailleurs, s'est expliquée assez clairement tout à l'heure. Dans ce moment même . voire main est accordée au colonel sans doute; mais qu'il n'espère pas détruire impunément toutes mes espérances !
Madame de Levaile. — Que diles-vous î
Ernest. — Ce mariage ne se fera point tant que je vivrai.
Emma. — Ah ! monsieur Ernest !
Madame de Levalle. — Un duel ! mon frère !
Ernest, — Oui , et je punirai en même temps les impertinen- ces de cet homme à ton égard.
Madame de Levalle. — Mais non.
Ernest. — Un homme qui ose te contredire dans un salon, qui défend le divorce !
Madame de Levalle. — Mon frère !
Ernest. — Oh ! je le hais autant que toi maintenant.
Madame de Levalle. — De grâce !
Ernest, parcourant le théâtre. — Non, cela ne peut point se passer ainsi.
Madame de Levalle, le suivant d'un côté. — Calme-toi, mon frère.
Emma, le suivant de Vautre côté. — De grâce, monsieur Ernest.
Ernest, de même. — 11 faut que je le voie sur-le-champ,
Emma. — Non , je vous en prie.
Madame de Levalle. — Mon frère , écoule-moi.
Ernest. — Je le forcerai à me rendre raison.
Madame de Levalle. — Mon frère !
Emma. — Monsieur Ernest !
Ernest , s'arrêiant. — Laissez-moi.
Emma , Joignant les 7nains. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
62 REVUE DE PARIS.
Madame de Letalie , cheixhant à le retenir. — Je l'en prie, mon ami ?
Ernest. — Ma sœur! {Il Vembrasse, et dit à part : ) Cela va bien. {Haut. ) Adieu !
Madame de Levalle , cherchant à le retenir. — Non , tu ne sortiras pas, Ernest! Il ne mVnlend plus !
Emma . effrayée. — Ah ! madame, il veut se battre !
Madame de Levalle. — Non. Oh ! je l'empêcherai à tout prix.
Emma. — Dites-lui que je suis prête à l'épouser, madame.
Madame de Levalle. — Est-ce vrai ?
Emma. — Sans doute. Mais le colonel?
Madame de Levalle. — Je m'en charge.
Emma. — Le voici.
Madame de Levalle. — Ah ! Laissez-moi avec lui , Emma.
Emma. — Oui . madame. Mais ils ne se battront pas?
Madame de Levalle — Non.
Emma. — C'est que je m'intéresse à fous deux.
Madame de I.evalle. — Ne craignez rien. Mais il faut que je pnrie à M. de Bpaulieu.
Emma. — C est cela. {A part.) Et moi, je vais tout dire à ma mère.
Madame de Levalle, à part.—Xh ! il faut que j'assure à tout prix le bonheur de mou frère. Voici le colonel.
SCENE XVXI.
MADAME DE LEVALLE, LE COLONEL.
Le Colonel , à part. — Je croyais ne jamais pouvoir quitter celte excellente dame, {^percevant M""'de Levalle. ) Ah ! ma- dame.
(Il la salue. )
Madame de Levalle. — Eh bien ! monsieur, M»"* Rennelerre est-elle entièrement remise ? Le Colo.iel. — Entièrement , madame.
KEVUE DE PARIS. Ji3
Madame de Lèvalie. — Je conçois, du resle, son émotion et sa surprise. Il y a dans loiil ce (jui vient de se passer quelque chose de si imprévu. Et vous avez dû être heureux....
Le Colonel. — Oui, d'abord.
Madame de Levalle. — La précipitation de mon frère a failli pourlant causer une erreur.
Le Colonel, vivement. — Ah! que je regrette.
Madame de Levalle — Pourquoi cela ?
Le Colonel. — Parce qu'il m'eût été bien doux de penser, madame, que. j'avais pu mériter votre reconnaissance.
Madame de Levalle, souriant. — ■ Mon Dieu! monsieur, qui sait si vous n êtes point également mon sauveur inconnu? Dans tous les cas, je suis prête à le supposer.
Le Colonel. — Prenez garde, madame, la reconnaissance impose cerlains devoirs.
Madame de Levalle. — Me croyez-vous incapable de les rem- plir ?
Le Colonel. — Je ne dis point cela , mais on ne peut rien re- fuser à un sauveur.
Madame de Levalle. — Encore faut-il qu'il demande.
Le Colonel. — Mais s'il demande heaucoup?
Madame de Levalle. — Beaucoup n'est point trop.
Le Colonel — Et si en retour du service rendu il demandait plus que de la gratitude?
Madame de Levalle. — Eh bien! on lui donnerait de l'a- mitié.
Le Colonel. — Et s'il désirait plus que de l'amitié ?
Madame de Levalle. — Plus ([ue de l'amitié? ah! mais alors ce serait un service placé à usure.
Le Colonel. — S'il demandait enfin qu'on lui consacrât la vie qu'il a conservée?
Madame de Levalle. — Oh! mais vous faites des supposi- tions.
Le Colonel. — Eh bien ! non , madame ; il n'y a de supposé que mes droits à un tel bonheur , et cependant je donnerais ma vie pour l'obtenir!
Madame de Levalle. — Que dites-vous?
Le Colonel. — Ce que je voulais cacher, ce que vos encou- ragemeuts m'ont arraché? Ah! ne me dites pas que c'était un 6 5
54 ' , REVUE DE PARIS.
jeu de votre esprit, madame; ne me punissez point d'un mal- heureux hasard. Vous détournez les yeux, vous paraissez émuej de grâce , ah ! dites que vous ne me repousserez point j j'at- tends voire réponse à genoux.
Madame de Levalle. — Que faites-vous?
Le Coloel, — Un mot, un regard , ou je penserai que vous m'en voulez encore.
Madame deLevalle. — De grâce !
Le Colowel. — Je croirai que cette querelle à propos de di- vorce...
Madame de Levalle , lui mettant la main sur la bouche.— Ah ! ne prononcez donc pas ce mot-là.
Le Colo>"el, se relevant. — Cette main, vous me ia donnez.
Madame de Levalle. — Puisque vous l'avez prise.
Le Coloml. — Ah ! chère Agathe!
( Il serre les mains de Mme Je Levalle sui" son cœur.)
8CENB XVIU.
Les MÊMES, ERNEST.
Ernest. — Ah!
Madame de Levalle , sans se déranger. — Mon frère...
Le Colonel, le bras de M'"" de Levalle .sous le sien, — Eh ! c'est ce cher Ernest.
Ernest. — Que signifie?
Le Colowel. — Cela signifie, monsieur Ernest, que vous n'êtes plus mon meilleur ami...
Er>est. — Comment !
Le Colonel , lui tendant la main. — Mais mon frère.
Erihest. — Il se pourrait!
Madame de Levalle, en souriant, un peu confuse. — Oui.
Ernest , au colonel. — Ah çà ! mais je croyais que tout à rheure M""' Reunelerre...
REVUE DE PARIS. 55
LeColoxel. — Elle avait eu, en effet, quelques idées. Mais moi , j'étais déjà pris , et je rae suis expliqué franchement.
ERTiEST. — Très-bien. ( Bas à M""" de Levalle.) Et moi j*ai repris à Etienne la lettre adressée à notre tante.
Madame de Levalle , bas. — Ah ! merci!
Ernest , donnant la main au colonel. — De sorte que tout le monde est content.
Madame de Levalle. — Oui, même vous, jaloux; car rien ne s'oppose plus maintenant à votre mariage avec Emma.
Ernest , vivement. — Nous en reparlerons plus tard.
SCENE DERNIERE.
Les mêmes, MADAME RENNETERRE , EMMA.
Madame Renneterre , gravement. — C'est inutile.
Madame DE Levalle. — Madame Renneterre...
Ernest. — Oh! ma marraine...
Madame Renneterre, de même. — Emma vient de m'avouer tout.
E iNEST , à part. — Aïe!
Madame Rennete re, de tnême. —Yous avez gardé avec moi un silence offensant, Ernest.
Ernest. — Ma marraine...
Madame Renneterre , de même. — Vous savez en outre que je trouve Emma trop jeune pour se marier.
Emma , à part. — Comment ?
Ernest, vite. — J'attendrai, ma marraine.
Madame Renneterre , très-vite. — Non , non , mon cœur ne sait point résister aux prières. Je vous la donne.
Ernest, stupéfait. — Oh ! ma m^jrraine ! {J part. ) En défi- nitive , elle est charmante. (Haut.) Votre main, ma petite Emma. ( j4 ili'"<= /Renneterre. ) Et vous, maman, embrassez-moi.
Madame Renneterre. — Oui. {Avec eaialtation.) J'ai un gendre !
Ernest. — Les deux noces se feront en même temps.
e REVUE DE PARIS.
Le Coio?fEL. — C'est cela !
Madame tœ Levalie. — Et surlout , fâchons d'être heureux. {Montrant Ernest.) Nous lui avons donné assez de peine pour cela.
Emile Socvestre.
LE
POEME DU CID.
A M. 8. DE T.
La langue espagnole, fille delà latine, ainsi que toutes celles du midi de PEurope, ne fut d'abord qu'un mélange confus du latin et de l'idiome des nations du Nord qui se ruèrent sur la Péninsule lors de l'immense calasliophe qui balaya delà sur- face de la lerre la puissance, la civilisation (;t les vices deRome. Avant Pirruplion des baibares, la langue latine était générale- ment parlée en Espagne ; mais certes elle ne l'y était pas aussi purement qu'au forum, tl Ion peut même assurer qu'elle y fut toujours corrompue par l'alliage impur d'un grantl nombre de mots libériens, phéniciens et carthaginois : de là les mots évi- demment dérivés de ces vieilles langues que les savants y dé- couvrent encore aujourd'hui. Pour les preuves, je vous ren- voie, monsieur, à VOn'gj'ne et commencement delà langue castillane. d'Aldret»', et au Trésor de la langue, de Covarru- bias; et si vous tenez absolument à ai)profondir cette (|uestion, vous pouvez consulter Pellicer dans sa Primitive population et langue d'Espagne, et le révérend père Sa: mienlo, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de la poésie et des poètes
58 REVUE DE PARIS.
espagnols. Ces deux écrivains, de même que Mayans, Sanchez et Cdpmani (1). ont malheureusement poussé leurs recherches sur ces arides matières plus loin que ne le voudrait souvent la patience du lecteur. Et puis vous trouverez chez eux de singu- lières opinions : en voici deux dont vous ne serez pas peu étonné, j'en suis sûr. AIdrete prétend que déjà, du temps des apôtres, existait dans des livres la langue vulgaire castillane, bien qu'elle ne fût nullement parlée. Pellicer, homme si éminent d'ailleurs, va encore plus loin; il affirme que notre langue, loin d'être dérivée de la latine en est au contraire la mère, comme étant une des soixante-douze qu'on parlait à la tour de Babel. Ces absurdités ne méritent pas d'être réfutées sérieusement. Tout prouve que le castillan est né du latin, et qu'il ne fut dans le principe qu'un mélange formé par cette langue, mêlée déjà d'ibérien, de phénicien et de carthaginois, et les idiomes des Celtes et des Golhs. C'est à ce mélange, où le latin dominait presque exclusivement, qu'on doit appliquer le nom de ro- mance, ou langue romane. Deux autorités des plus respecta- bles viennent à l'appui de cette opinion j ce sont Marineus Sicuhis et Mariana (2). Le x^ siècle est l'époque que nos meil- leurs critiques assignent à la formation du romance castillan. Pas un seul monument écrit du romance primitif n'est arrive jusqu'à nous. Ce ne fut que lorsque l'élément arabe se fut in- troduit dans celte langue qu e.le fut employée dans la plus an- cienne œuvre écrite eu prose qui nous soit parvenue (le Pcêiiie du Cid est évidemment antérieur). Cette œuvre, qui remonte d'après l'opinion la plus générale au règne de Ferdinand III, est la traducUon du Fuero juzgo Forum judicutn), qui ou- vrit la voie à la grande œuvre des Partidas. Vers la tin du règne des Goths, on réunit les lois de cette nation dans un seul code, divisé en douze livres , à Timilation sans doute du Code (le Justinien. On trouve ce code dans le troisième volume de
(1) Origines de la langue espagnole. — Collection des poésies an- térieures au quinzième siècle. — Théâtre liistorico-critique de l'élo- quence espagnole.
[2) De Jiebus. Hisp,, lib. V. — « Ex latin* degenefanlis corrup- lione conflaram. » i^Hist. Hisp., lih. ]IJ, cap. I.}
REVUE DE PARIS. 59
VHïspaîiia illustrata, ainsi que dans le Codex legutn anti- quaruin , de Lindenihoigiiis , qui le plaça en lèle de son re- cueil, sous le litre de Leges fFisigoUioruin , ces lois étant les plus anciennes connues après les lois romaines. La traduction de ce code fut mise au jour en 1600 par Alonso de Villadiego , avec des notes et des commentaires. Quelques écrivains ont supposé que cette traduction est contempoiaine de la forma- tion du code. Aldrete la croit posléi ieure de quatre siècles au texte latin, opinion très-vraisemblable , partagée par le révé- rend père Sarmiento, qui pense qu'elle fut faite entre l'an- née 1100 et l'année 150 , entre le règne de don Alphonse VI et celui de don Alphonse le Sage. Il prouve même que ce travail s'accomplit sous le règne et par Tordre de Ferdinand III, et t'est ce que dit encore positivement le savant père Burriel, dans \mQ lettre à don Juan d'Amaya, datée du 30 septembre 17ol. (Je fait est donc acquis à l'histoire littéraire.
Entre la prose de celte version et celle des Partidas, on dirait que deux siècles de prospérité pour les lettres durent s'écouler : elles ne sont séparées cej)endaut que par l'espace de quelques années. Aucune langue vivante d'Europe n'avait en- core atteint un tel degré de splendeur, pas même l'italienne, bien que l'Italie marchât déjà à la télé de la civilisation. Le Decameron est postérieur aux Partidas de près d'un siècle. Ce code immortel fut rédigé par don Alphonse le Sage lui-même. Ce grand roi, comme toutes les intelligences d'élite , ne vivait ni dans le passé ni dans le présent , mais dans l'avenir. Ce fut un génie hors de ligne que ce roi de Caslille, cet empereur d'Allemagne, dont la figure colossale se dresse si majestueuse sur le seuil de notre histoire du moyen âge. Ce n'est pas comme législateur que j'ai à le considérer ici, encore moins comme astrologue et comme alchimiste. Nous n'avons à examiner en don Alphonse que le grand prosateur et le grand poêle. Sous le premier rapport , il nous a laissé d'abord el Fuero real et las Partidas^ où la langue castillane apparaît déjà portée à un admirable degré d'élégance, de force et de pureté; puis les Tables Astronomiques, dites Alphonsines, une traduction du Quadripartitus de Ptolémée eL des Canons d'Abalegnius ; le livre des Armellas (annelets), une paraphrase de la Bible, une Chronique générale d'Espagne, el la Conquête d'Outre-Mer
60 REVUE DE PARIS.
jusqu'à l'an 1264, tirée de l'histoire de Guillaume de Tyr. Ce dernier ouvrage esl un des plus curieux monuments de la lan- gue. Ses travaux inédits sont : El Repartimiento de Seviile^ les quatre livres du Fuero de Falladolid, la Fie de saint Ferdinand, el le Septénaire, qu'on dit être un mélange de |>IhIo- sophie, d'astrologie et de théologie; puis encore les T^raZ/é^d'Avi- nez et d'Averroès. Quelques auteurs, tels que Prielo Sotelo par exemple, ont nié que don Alphonse eût écrit tous ces livres, el principalement les deux codes ci-dessus mentionnés, s'appuyant sur l'exemple de Juslinien, qui, on le sait, ne fut pas l'auteur du code qui porte son nom; mais d'abord ils ne nous font point connaître le Tribonien des Partidas , et le principal argument dont ils se servent, qu'il est impossible qu'un seul homme eût tant écrite nous conduirait à ce beau résultat, que les œu- vres de Lope de Vega, de Voltaire, etc., ne leur appartiennent pas. Ensuite il est de toute évidence que le Fuero real et las Parlidas furent écrits par don Alphonse lui-même. Le premier de ces ouvrages se termine ainsi : « Ci se tei mine le Fuero Real, que fit le noble roi don Alonso le neuvième» (c'est-à-dire neu- vième de Castille, cardon Alphonse IX, père de saint Ferdi- nand, n'avait été que roi de Léon. C'est pourquoi don Alphonse le Sage se trouve désigné dans nos chroniques sous ces deux dénominations). Quant aux Partidas, les initiales de chacune des divisions du livre réunies foiment une sorte d'acrostiche de son nom (1) qui ne permet pas de douter qu'Alphonse n'en soit l'auteur, car ce serait trop accorder au hasard que de supposer que ce singulier assemblage de lettres esl fortuit. Comme poète, il nous a laissé ses Cantigas (2) (chansons),
(1) La première commence ainsi : Al servicio... La deuxième, — — La Fé...
La troisième , — — Fizo IS. S...
La quatrième , — — Onràs...
La cinquième, — — Nascen...
La sixième, — — Sesudamente...
La septième, — — Olvidanza...
(2) Dans le recueil des Canl'ujas , on remarque des chansons con- sacrées à la Vierge, qtion conserve encore avec la musi(|ue que le
REVUE DE PARIS- 61
ses Querelles (plaintes), et son livre du Trésor (1), traité delà pierre philosophale. Malheureusement la plus grande partie de cet ouvrage esl écrite en chiffres dont on n'a pas encore trouvé la clef. Ce trailé d'alchimie est appelé par quelques auleurs le Livre du Cadenas, sans doute parce que le plus ancien exem- plaire connu (je me rappelle de l'avoir vu à la Bihiiolhèque royale de Madrid) se ferme par un cadenas. J'ai mentionné celte circonstance parce qu'il y a des écrivains, tels qu'Ortiz de Zùniga. dans ses Jnnales de Séville, qui pensent à lort que ces deux titres différents désignent deux ouvrages distincts. Don Alphonse écrivit ses Cantigas dans le dialecte gallicien, qui ressemhie beaucoup au portugais moderne ; mais il n'en faut pas conclure, ainsi que le fait le révérend père Sarmiento, que c'était alors, comme depuis deux siècles, l'usage d'écrire les poésies dans cette langue. Sanchez combat fort savamment cette fausse opinion dans le premier volume de son ouvrage déjà cité, n° 272 et suivants. Don Alphonse avait passé sa jeu- nesse en Gallice, et naturellement il devait affectionner la lan- gue de cette province; mais, sauf ses Cantigas, tous ses vers sont en castillan. Les autres podtes du temps, ainsi que nous le verrons bientôt, écrivaient de même généralement dans la langue de Gastille.
roi lui-tnéme composa pour qu'elles fussent chantées dans la cathé- drale de Séville,
(1; Dans ces deux livres, on trouve pour la première fois en cas- tillan le vers de douze syllabes. Moralin , dans la note ome du Discours historique qui précède son excellent ouvrage intitulé : Origines du Théâtre espagnol, s'exprime ainsi : « Qu'il me soit permis d'exposer mon opinion sur le livre des Querelles et celui du Trésor. Je ne crois pas que ces compositions soient d'Alphonse X. Quiconque connaîtra les progrès de la langue et de la poésie castillane leur donnera deux siècles de moins d'anliqullé. » Et il penche pour les attribuer à don Henri de Villena, parmi les manuscrits duquel ils furent trouvés. — L'opinion de Moratin est des plus respectables; mais sur ce point je me permets de ne point la partager, car, d'après son raisonnement, le code des Sept Fartklas doit également appartenir au commence- ment du xve siècle , puisque la langue y apparaît aussi avancée , peut- être davantage , qu? chez les meilleurs prosateurs de cette époque.
&t REVUE DE PARIS.
Le plus ancien ouvrage écrit en vers que nous possédions est le poème du Cùl , divisé en deux chants. On ne saurait indi- quer l'époque précise où ce poëine fut écrit. Quelques critiques ont supposé qu'il est antérieur à la traduction du. Fuerojuzgo, s'appuyant sur ce point, que la langue y apparaît plus grossière que dans celle-ci ; ce n'est point là pourtant un fait concluant, car, outre qu'on doit tenir compte au poète inconnu des en- traves de la mesure et de la rime, tout porte à croire que la rédaction du code visigoth fut l'ouvrage de quelques esprits d'élite qui pouvaient fort bien être de quelques dizaines d'an- nées en avant de leurs contemporains. La prose du commen- cement du xv« siècle, je l'ai déjà dit, n'est pas plus belle que celle employée par don Alphonse le Sage dans ses Partidas, C'est que les grands hommes, est-il besoin de le répéter? sont rarement au niveau de leur siècle. Ils ne reçoivent pas d'im- pulsion : ils la donnent.
Le Poème du Cid n'a été publié qu'en 1775. Le savant bi- bliothécaire don Tomas Antonio Sanchez l'a inséré dans le premier volume de ses Poésies casti/laîies antérieures au quinzième siècle. Le père F. Prudencio de Sandoval en avait déjà fait mention dans ses Fondations de saint Benait , en parlant de celle de saint Pierre de Cardena , ainsi que Berganza dans ses antiquités d'Espagne. Tous les deux assuraient que le manuscrit se trouvait à Bivar, patrie du Cid. Sanchez par- vint à se le procurer, et en fit une copie d'une scrupuleuse exactitude. L'époque qu'il assigne au poëme est le milieu du xiie siècle; mais le manuscrit dont il tira sa copie est bien pos- térieur. Voici la note qu'il dit avoir trouvée à la suite du der- nier vers : a Que Dieu donne le paradis à celui qui écrivit ce livre. Amen. Ce fut Fer Abbat (abbé) qui l'écrivit dans l'ère
de mille et CC XLV ans. »0n pourrait croire, d'après la si-
gnitkation moderne du mot écrire, que Pierre Abbat (qui de- vait être probablement un moine bénédictin, à moins qu'Abbat ne soit un nom de famille) en fut l'auteur; mais alors écrire était synonyme de transcrire, et l'on ne peut douter qu'il n'en fût que le copiste. Sanchez prétend qu'entre les deux C et le X de la date il n'y avait dans le manuscrit que l'espace suffisant pour un troisième Cj mais cet espace pouvait également être rempli par une autre conjonction et (e), grattée par le copiste
RKVUE DE PARIS. 63
lui-même, comme inutile. Toujours est-il que, même en suppo- sant à ce codex le moins d'antiquité possible, il remonte à l'ère espagnole de 1345, qui correspond à l'année 1307 de Jésus- Christ; ce qui suffirait pour délruire l'idée de toute fraude lit- téraire dans le genre de celles de Macpherson et de Rowley. Ce fait une fois constaté, il est non moins évident que le lan- gage du poërae ne peut appartenir qu'au xii" siècle. Il suffit de le comparer à celui des |)oemes de don Gonzalo de Berceo. qui écrivit vers l'année 1220, pour se convaincre qu'il a dû s'écou- ler entre ces productions, l'espace de près d'un siècle.
Pour en linir avec cette question, je ferai une remarque que je m'étonne de n'avoir trouvée dans aucun des auteurs qui ont écrit sur cette matière, et que je soumets humblement au juge- ment des savants. A la fin du poëme, l'auteur dit à propos de la mort du Cid :«II trépassa le jour de fa Pentecôte de ce siè- cle. « Que faut-il entendre ici par ce siècle, este siglo? serait- ce le siècle où les événements que l'auteur vient de raconter se sont passés , ou bien celui où il écrivait? La signification précise et nette du prénom démonstratif es/e {hic, iste) , qui indique toujours une chose présente, comme le celui-ci fran- çais (1), l'antiquité et la rudesse du langage, et puis cette con- viction qui vient à quiconque lit ce poème , qu'il a été écrit très-peu de temps après la mort du héros, tout me fait pencher pour la seconde des deux hypothèses posées plus haut. Ce se- rait donc alors, ainsi que nous le verrons plus tard , à la fin du xii« siècle que ce poëme aurait été écrit. Mais que signifie celle façon de désigner une date, la Pentecôte de ce siècle? Autant vaudrait dire/e dimanche de cette année. Il y a ici évi- demment une lacune sur laquelle le consciencieux don Tomas Santhez ne dit mot. Chose assez étrange.
Voilà donc, monsieur, ce qu'on pourrait appeler la première pierre de ce vaste édifice de la littérature espagnole, que tant de beaux génies ont concouru à élever. Quand ce ne serait qu'à
(1) Pour indiquer un autre siècle que le présent, l'auteur aurait naturellement dit aquel [ille), celui-là, car en espagnol il n"y a au- cune raison pour donner lieu au doute qui peut résulter en français de la double signification du mot ce.
G4 KEVLL DL PAUIS.
cause do sa vt:îiéral)le cinliqiiité, le Poème du Cid aurait fou- jours droit à une îilleiiiiori spéciale de nuire p^rt : je vais donc en faire un examen succinct.
Le Poème du Cid est écrit en vers alexandrins. La mesure n'est pas loujours rigoureusementigardée. Tel vers de sept syl- labes y est précédé ou suivi d'un auire qui en a quinze; ceux qui en ont vingt ne sont pas rares non plus ; mais en général les vers ont quatorze syllabes. Ce sont des vers nionorimes , où cej endanl la nme n'est pas p!us respectée que la mesure, ce qui donne lieu à des asonatites continuels.
Pour les conditions d'une p0|)ée classique, le Poème du Cid ne les remplit pas loules rigoui'eusement , comme vous le pen- sez bien ; le surnaturel ne s'y tiouve pas. mais des réalités merveilleuses y su|)pléenl largement. L'auleur n'y soutient pas toujours le ton baul qu'aime la muse épique ; des plaisanteries fines, des avenlures bizarres et même eomiijues déridrnt sou- vent le front du lecteur, lassé de tant de récils de batailles et surtout de la difficulté immense de comprendre un langage qui ressemble si peu à celui de nos jours. Suivons rapidement la marche du poëme.
Il commence au moment où le Cid, exilé de Bivar, sa patrie, par Alphonse VI (1), en 1066. arrivé à Burgos, suivi de son loyal ami Alvar Fanez et de soixante bannières.
Dieu! quel bon vassal , s'il avait un bon seigneur .'
s'écrient les Burgalais, hommes et femmes, en le voyant pas- ser au milieu de son cortège j mais quoique chacun pleure son
(1) Voici en peu de mots les causes de cet exil. Ferdinand 1er, lors de sa mort, divisa son royaume entre ses fils, il laissa la Castille à don Sanche , le royaume de Léon à don Alphonse , la Galice à don Garcia, la ville de Zamore à don Urraoa , et celle de Toro à dona Elvire. Don Sanche attaque Alphonse, le défait, et le force à se réfugier chez le roi maure de Tolède. Il dépouille successivement Garcia et dona Urraca, et tombe arrêté par le poignard dun assassin. Alphonse re- vient alors dans ses États ; mais le fratricide n'étant pas, dans ce bon vieux temps , chose bien rare autour du trône , les grands de Castille
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départ, personne n'ose le recevoir; « car, dit le poë'e, telle et si grande est la colèie du roi, <iu'aii)si que Tavail annoncé une charte royale arrivée la veille, quiconque hébergerait le Cid perdrait tous ses biens , et puis les yeux du visage, et puis en- core son corps , et puis encore son âme. » Le Cid sort de Bur- gos. et après avoir fait son fameux emprunt, en donnant pour hypothèque deux bahuts reirplis de gravier, il entreprend la longue suite de ses combats, qui sont autant de victoires et de conquêtes, jusqu'au jour où enfin le roi lui fait grâce. Le récit deces batailles est mêlé de plusieurs scènes louchantes; d'abord celle de l'entrevue du héros dans le monastère de Saînt-Pierre de Cardena avec Chimène et ses deux tilles en sortant de Bur- gos, qui est une dessins belles du poème, et qui ra|)pelle, sans trace d'imitation assurément, les adieux d'Hecîor et d'Andro- maque. La veille du départ arrivent au monastère les Castil- lans qui vont suivre le Cid dans son exil ; voici les douces et simples paroles qu'il leur adresse : « Je prie Dieu et le Père spirituel, ô vous qui allez quitter, pour Tamour de moi, vos maisons et vos terres, qu'il me soit permis de vous faire quel- que bien avant ma mort. Puissé-je vous rendre le double de ce que vous perdez pour moi ! » Arrive enfin le moment du dé- part j le délai accordé par le roi va expirer. Au point du jour, une messe réunit tous ces guerriers , et Chimène prie Dieu pour son Cid « du mieux qu'elle sait. » Puis viennent les adieux des deux époux, délicieuse scène empreinte d'une grâce d'expres- sion et d'un caractère de vérité qu'on trouve rarement dans des sujets d'une nature si simple. Remarquez ici l'habileté ou plu- tôt le talent du poêle; au lieu de s'évertuer ù peindre, par de longs discours, toute l'amertume d'un pareil moment, au lieu de placer dans la bouche de ses acteurs des tirades sentimen-
cxigent que leur serment d'obéissance soit précédé d'un autre ser- ment. Alphonse doit jurer sur les autels qu'il n'a eu aucune part à la mort «le don Sanche. C'est Rodrigue de Bivar qui porte la parole pour exiger du roi ce serment, qui provoque dans l'àme d'Alphonse un dépit amer contre le jeune héros. La malveillance et l'envie eurent donc peu de peine à obtenir de kii l'arrêt d'exil dont il est question au commencement du poëme. Le poète ne fait aucune mention de ces circonstances. D'ailleurs le texte est incomplet au commencement. 6 6
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taies, écoutez comme il raconte cette douloureuse séparation. La prière de Chimène terminée, longue et humble prière dans laquelle elle rappelle à Notre Seigneur Jésus-Christ Fes dou- leurs de sa passion, comme pour Taltendrir sur ses douleurs à elle ; celle prière terminée, dis-je, et la messe dite, « ils sortent tous de réglise,- et chacun s'apprête à cheval. Le Cid tend ses bras à dona Chimène pour l'embrasser ; elle lui baise les mains, pleurant des yeux sans savoir que faire. Lui, il veut voir encore ses enfants : — Mes filles, leur dit-il, je vous recommande à Dieu et à la Mère et au Père spirituel ; nous nous quittons au- jourd'hui, Dieu sait quand nous devons nous rejoindre ! — I[ pleurait : jamais on n'avait vu chose pareille. Ainsi ils se sépa- rent les uns des autres comme l'ongle de la chair. Alors le Cid monte à cheval ainsi que ses vassaux, et se met en marche. Il va. tournant la tête en arrière... ^
Nos poètes ne devraient-ils pas étudier la douce et naïve vé- rité d'une telle scène, de même que nos peintres étudient les charmantes miniatures des vieux livres d'heures , pour appren- dre à se renfermer dans le simple et dans le vrai? Celte sim- plicité, qui est le sublime de l'art, c'est ce que Moralin appelle la facilité difficile:
« Nadie acierta conaquella » Dificil facilidad. »
Le Cid part, et bientôt de nouveaux partisans augmentent sa suite. C'est alors que commence la merveilleuse série de ses conquêtes sur les Maures , auxquels il enlève successivement les villes de Jérica, Ondra, Almenara , Murviedro (Pancienne Sagonte, si célèbre dans l'histoire romaine), Cebola, Casiejon, Pena Cadiella, et enfin Valence. Non moins pieux que le héros de Virgile, le Cid dit alors à son ami Alvar Fanez : « Lorsque Dieu veut nous prêter, il faut que nous lui en soyons bien re- connaissant. Je veux, dans les terres de Valence, instituer un évêché et le donner à cebon chrétien. » Ce bon chrélien, appelé don Jérôme, était, selon le père Mariana , natif de Périgueux. Ce fut après la prise de Valence que le Cid , songeant déjà à se réconcilier avec le roi, lui envoya son fidèle Fanez avec un pré-
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sent deceot chevaux richement caparaçonnés, pour le prier de lui permellre d'amener dans ses nouveaux Étals sa femme et ses tilles qu'Alphonse avait gardées en otages. Il envoie en même temps cent marcs d'argent à l'abbé don Sanche, qui les a gardées dans son monastère de Cardena pendant le cours de ses exploits. Fanez de Minaya part avec une escorte de cent hommes; il remet son message au roi, lequel agréa le présent et fut satisfait des victoires de son vassal. Aussi, il lui octroya non-seulement la grâce de lui rendre Chimène et ses filles, mais encore il permit à ceux de ses sujets qui seraient tentés de se joindre à lui, d'aller le trouver dans ses États. Alléchés par l'espoir du profit qui résulterait pour eux d'une alliance avec l'heureux conquérant, les infants de Carrion forment le projet d'épouser ses filles, mais ils n'y donnent pas suite pour le mo- ment, et le poëte se plaît à décrire fort au long le voyage de Chimène à Valence, la joie du Cid qui revoit, ses combats con- tre les Maures de Maroc, et sa nouvelle ambassade au roi ac- compagnée de l'envoi de nouveaux et de plus riches présents. Alors le roi lui demande ses deux filles pour les infants de Carrion, les comtes don Diego et don Fernando. « Ils sont or- gueilleux et courtisans, dit le Cid, ces mariages ne m'auraient pas convenu \ mais puisque celui qui vaut mieux que nous, nous les conseille, parlons-en, et prions Dieu de nous éclairer. » Re- marquez en passant comme le poêle est habile à préparer le lecteur aux lâchetés des infants de Carrion , par cette aversion pour ainsi dire instinctive (car il ne les connaît presque pas) que le Cid leur témoigne. Dans une magnifique entrevue du roi avec le Cid, qui a lieu sur le Tage et que le poëte décrit admirablement , le roi fait au Cid la demande solennelle de ses deux filles, dona Elvira et doua Sol, pour les infants de Car- rion. Le Cid y accède, mais à contre-cœur. « C'est vous qui ma- riez mes filles et non pas moi, » lui dit-il comme possédé d'un triste pressenliment. Le poêle insiste sur celle idée : « Ces ma- riages, dil le héros à ses filles, nous rapporteront de l'honneur, mais sachez en vérité que ce n'est pas moi qui vous les ai pro- curés. Monseigneur le roi Alphonse vous a demandées à moi...; croyez bien que c'est lui qui vous marie et non pas moi. » Comme s'il eût craint que son intention ne fût pas encore suf- fisamment comprise, le poêle ajoute une nouvelle circonstance
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qui vient à l'appui des paroles du Cid ; ce n'est pas le Cid , en effet, qui livre ses filles awx infants, mais bien Fanez de Mi- naya . lui présent. Les deux noces se font à la fois nvec des mafînificences inouïes; deux années de bonheur s'écoulent pour le Cid entouré de ses enfants, de Cliimène et de ses fidèles com- pagnons d'armes; et l'auiôUi' termine son premier cantar (chant) par ces deux vers :
a Las copias deste cantar aquis' van acabando ! » El Criador vos valla cou lodos los sos sanctos.
Ici se terminent les couplets de ce chant : « que le Créateur vous soit en aide avec tous ses saints. »
Le second chant commence par le récit de la singulière aven- ture que le Romancero du Cid a rendue populaire. Un lion échappé de sa cage pénètre fout à coup dans le palais où les infants de Carrion étaient à table, tandis que le Cid faisait sa sieste. Les infants s'enfuient honteusement : ils se cachent dans un lieu qu'on ne saurait nommer. Le Cid s'éveille, va droit au lion, le terrasse du geste et du regard , le saisit par le cou , et le rattache à ses liens. C'est, comme vous voyez, une aventure assez semblable à celle qui valut à don Quichotte le surnom de chevalier des Lions. Mais certes il est peu probable que Cervan- tes ait (u l'intention delà parodier, carde son temps le vieux poee gisait enseveli dans la poussière des bibliothèques. Celle aventure met à nu le caractère civil et lâche des infants, qui se soutient ad imum. de façon à contenter le préceptiste le plus exigeant. Puis les combats recommencent : ils se suivent tou- jours sans jamais se ressembler, et ce n'est pas assurément un des moindres mérites de lauleur que de parvenir à mettre tant de variété dans des sujets qui n'en comportent guère. Le Cid tue le roi maure Bucar dans une bataille, et s'empare de tous ses trésors, qu'il partage avec ses gendres et ses principaux chevaliers. Les infants de Carrion demandent alors au Cid la permission de retourner dans leurs États et d'y conduire leurs femmes; le Cid y consent , bien éloigné de soupçonner la tra- hison infâme que méditent ses gendres. Ils p.nrlent. Arrivés h
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un bois isolé, ils allachent au tronc d'un arbre les filles du Cid, dépouillées de leurs vêlements. Après les avoir largement fus- tigées avec les sangles de leurs chevaux , d'une indigne ma- nière, ils les abandonnent à la merci du ciel. L'auteur explique celte infamie par la honle que causait aux infants l'idée d'a- mener dans leurs États des témoins de la lâcheté dont ils avaient fait preuve lors de l'aventure du lion , et par l'espoir de con- tracter tous les deux de nouveaux mariages qui augmenteraient encore leurs richesses déjà immenses. Donc ils les laissent pour raorles dans la forêt. Fêlez Munoz, neveu du Cid, les y trouve privées de sentiment; il les place sur son destrier, et les con- duit au château de dona Urraca , puis à Santisteban de Gor- maz; le Cid envoie Alvar Fanez à leur rencontre pour les ac- compagner à Valence. Après avoir reçu cette affreuse nouvelle, le héros est resté rêveur durant une heure entière; puis il lève la main , saisit sa barbe, et s'écrie, après avoir bien réfléchi : o II y a du déshonneur ici pour moi, mais il y en a bien plus . encore pour le roi , car c'est lui , et non pas moi , qui a marié mes filles. » Il envoie sur-le-champ demander au roi de les met- tre en présence, de quelque manière que ce soit, lui et les com- tes de Carrion, afin qu'il en puisse tirer vengeance, u Quant à celle du roi, dil-il, elle peut bien se borner à lui octroyer celte demande. « Le roi fait assembler des corlès à Tolède, et décide que quiconque manquerait de s'y rendre serait mis hors la loi. Les infanls sou|)çonnenl que le but de ces cortès n'est autre que les amener à une entrevue avec le Cid, et prient le roi de les dispenser d'y assister. La réponse du roi est bien belle : « Non , leur dil-il, je ne saurais vous en dispenser, car mon Cid x sera. <« Les corlès s'assemblent ; le Cid accourt avec une es- corte de cent hommes d'armes, il est reçu en souverain. Aussi- tôt après l'arrivée du Cid, le roi se lève, et dit :« Écoutez , preux chevaliers, el (jue Dieu soit avec vous. Depuis que je suis roi, je n'ai assemblé des coi lès que deux fois, â Burgos et à Carrion; celles que jejiens aujourd'hui à Tolède ont pour but de faire que raison soit rendue à mon Cid, que les infants de Carrion ont gravement offensé, ainsi que nous le savons tous. Le comte don Henri et le comte don Raymond sont nommés juges dans celte querelle. Mais, cependant, prêtez-y loule vo- tre attention, vous tous, car vous êtes connaisseurs crj matière
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d'honneur , et je veux que vous jugiez qui a tort et qui a rai- son... Exposez voire demande, mon Cid Campeador; nous ver- ions ce que les infanls ont à y lépondre. » Ainsi invité à parler, le Cid se borne à dire en |)eu de mots que l'injure faite à ses filles regarde d'abord le roi, qui les a mariées; que, pour sa part, tout ce que pour le moment il demande, c'est que, attendu que les infants ont agi en félons, et qu'ils ont perdu l'amitié qu'il leur portait, ils aient à lui rendre sans délai leurs épées : il leur en avait fait présent quand ils étaient encore ses gen- dres, a Je les leur avais données, dit-il, dun ton calme, pour qu'ils s'en servissent dignement. «Les infants, surpris d'en être quittes à si bon marché, n'hésitent pas ù rendre leurs épées au Cid. Celaient les deux fameuses épées, Colada ei Tison, ga- gnées par le Campeador au roi Bucar et au comte Bérenger. Quand il prit dans sa main les deux épées si bien connues, u tout son corps en fut réjoui , son cœur sourit , » dit le poëie. Puis il remit à son neveu Pero Bermudez l'épée Tizon, en lui disant : Prenez-la, mon neveu, elle gagne à changer de maître.» Et il donne à Martin Anlolinez l'épée Colada. Alors il reprend la parole: « .le rends grâces à Dieu et à vous, dit-il au roi, j'ai repris mes deux bonnes épées; maintenant il me reste à faire une nouvelle réclamation auprès des infants: quand ils ame- nèrent mes filles hors de Valence, je leur donnai trois mille marcs d'or ; puisqu'ils ne sont plus mes gendres, qu'is me le rendent. » Puis, lorsque les infants y accèdent, non sans peine, car la somme est forte : « Écoutez moi encore, dii-il, que toute la cour m'écoule. Infants, que vous ai-je fait? Quels griefs aviez-vous contre moi, pour m'avoir ainsi déchiré le cœur? Je vous ai donné mes filles riches et honorées. Puisque vous ne les aimez plus, à quoi bon les avoir amenées hors de Valence , iraiires? Pourquoi les avoir battues à coups de sangles et d'étri- vières, chiens que vous êtes ? Vous les avez laissées seules dans la forêt, livrées aux bêles féroces et aux oiseaux de proie... Par ce fait, vous êtes infâmes ! »
La discussion, montée sur ce ton assez peu parlementaire, se continue dans le plus grand désordre. Un certain comte don Garcia, parent des infants de Carrion , et qui se montre dès le commencement du poëme comme l'ennemi personnel du Cid, est présent aux débats. Lâche et envieux, il a contribué à la pre-
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mière disgrâce du Cid , et ne laisse jamais échapper l'occasion de lui nuire dans l'esprit du roi. Pour le moment , ne trouvant rien en lui à quoi s'attaquer, car certes le bon droit est de son côté, il se prend à le railler sur la longueur démesurée de sa barbe, sur ce qu'il cherche à en effrayer les gens timides.— Merci du ciel ! s'écrie le Cid gaiement, portant la main à son menton. Qu'avez-vous à dire de ma barbe, comte? Elle est lon- gue d'abord parce que Dieu a pris plaisir à l'accroître , et puis encore parce que jamais tîls de femme, Maure ou chrétien, n'en a touché un seul poil. Vous n'en direz pas autant de la vôtre, CGQile, car je me souviens de vous en avoir enievé une bonne partie au château de Cabra , et le château encore par-dessus le marché. Pas un damoisel de ma suite ne manqua de vous ar- racher un pouce de votre barbe; mais, quant à la partie dont je vous ai dépou.llé, je réponds qu'elle ne vous est pas repous- sée.—La séance va son train au milieu du feu roulant des in- jures que s'adressent les deux partis contraires. A l'appui de ses raisonnements, un des partisans du Cid terrasse d'un coup de poing son adversaire. C'était le cas ou jamais de rappeler l'orateur à l'ordre; mais il paraît que la terrible sonnette du président n'était pas encore inventée. J'entre dans ces détails afin de vous donner une idée de la manière toute gothique dont nos bons aïeux s'y prenaient pour venir à bout de s'entendre. K'allez pas croire, d'ailleurs, que la raillerie tût toujours ban- nie de leurs discussions. Voici en quels termes le Cid interpelle son neveu Pero Bermudez, en jouant sur le double sens du nom palronimique Bermudez (tils de Bermudo, Benuuet : « Voyons , dis donc quelque chose , loi , Pierre Muet, homme essentiellement silencieux. C'est de tes cousines germaines, qu'il s'agit :
« Fabla, Pero Mudo, varon que tanto callas • Hya las he fijas, é tu primas cormanas. »
C'était de la fine plaisanterie du temps . — <i Si c'est moi qui réponds , tu ne pourras combattre :
a Si yo respondicr, lu non entraras en armas, »
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ajoute le Cid , comme pour lui donner à entendre qne son silence pourrait passer pour de la peur. Tout en ne goûtant pas l'épi- gramme de son oncle , lequel, dit-il, avait contracté Tha- bilude facétieuse de l'appeler toujours dans les corlès Pierre Muet:
« Direvos , Cid , costumbres habedes taies,
» Siempre en las certes Pero Mudo me lamades ; >
tout en ne goûtant pas, dis-je, celle épigramme, Berraudez, qui esl un bjave. porte un défi à Ferran Gonzalez, l'aîné des infants de Carrion. Les larmes de son cartel sont vraiment re- marquables : <i Je te défie comme méchant et traître. Je com- balirai contre loi , devant le roi don Ali)honse, pour les filles du Cid, dona Eivjra et dona Sol. Parce que vous les avez aban- données lâchement , elles valent mieux que vous. Elles sont femmes . et vous êtes hommes. Sous tous les rapports , elles valent mieux que vous. »
Voilà bien la galanterie chevaleresque se faisant jour difiRci- lemenl à travers la rude écorce de ce siècle barbare! C'est le brave Martin Antolinez qui se pi éscnle comme chami)ion contre le second infant de Carrion , Diego Gonzalez. Asur Gonzalez, parent des infants , arrive aux corlès, le visage tout empour- pré et le 7nanteau traînant. L'auleur fait remarquer qu'il sortait de déjeuner. Échauffé sans doute par les fumées du vin , il se permet de parler irrévérencieusement du Cid, qu'il accuse de trop tenir à ses droits de moulure. Munoz Gustioz le défie , et le roi approuve ce liiple duel. En vain le brave et fidèle Mi- naya demande à combattre lui seil contre les trois ennemis du Cid : c'est décidémeni trois conire trois que la rencontre aura lieu. Cependant voilà que tout à coup deux chevaliers étrangers s'avancent vers le tiône : ce sont les inlants Oiarra et Inigo Ji- menez , de Navarre et d'Aragon . qui viennent demander au Cid la main de ses deux filles pour les souverains de ces (\t\i\ royaumes. Le Cid y consent de Taccoid du roi. Alphonse dé- signe la malinée du ler.iitmain pour le combat décidé, mais les infanis ayant prétexté qu'ils niraïquaient d'armes et de chevaux
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convenables pour entrer en lice, le duel est remis à trois se- maines plus tard. Avant de s'en retourner à Valence, le Cid prend congé des trois champions de ses filles : il les engage à combattre vaillamment. — Faites, leur dit-il, que de bonnes nouvelles de vous rae parviennent à Valence. — Pourquoi le dites-vous, sire! s'écrie Mai tin Antolinez. Vous entendrez parler de morts , mais non de vaincus , croyez le bien. — Il s'en alla content d'avoirentendu ces mots celui « qui naquit dans un heureux moment. « C'est ainsi que l'auteur désigne souvent son héros. Arrive enfin le jour indiqué pour le combat. La descrip- tion des apprêts de cette fête, de la lice, du concours, des armes , des habillements et du combat lui-même est magnifique. Pero Bermudez défait le premier son adversaire après une lutte opiniâtre, à laquelle on croit assister; tant la peinture qu'en fait l'auteur est vivante. Mais c'est surtout dans le récit du com- bat entre Martin Antolinez et Diego Gonzalez qu'on retrouve des traits que Virgile et le Tasse ne désavoueraient pas. Quoi de plus beau que cette expression toute latine?
Martin Antolinez mano metio al espada ,- Relumbra todo el campo.
0 Martin Antolinez mit Tépée à la main : l'arène entière flam- boie. » Ceux qui peuvent saisir toute la force et tout l'éclat du texte castillan comprendront combien la traduction que j'en ai essayée est loin de rendre tout ce qu'il dit. Là encore c'est le champion du Cid qui est vainqueur. L'adversaire de Munoz Gus- tios , qui se nommait , comme il a été dit plus haut , Asur Gon- zalez , était un homme fort et d'un grand courage; mais déci- dément Dieu protège la bonne cause : une domplète victoire est le partage des trois nobles guerriers du Cid.
« Grande est la honte des infants de Carrion, dit l'auteur. Que tel soit toujours , ou pire encore , le sort de quiconque fait affront à une dame et puis l'abandonne. » Mais laissons là les infants de Carrion ; aussi bien les voilà déjà assez punis de leurs méfaits. Parlons de celui qui est né dans un heureux mo^ mont. Valence entière so réjouit de la gloire acquise par les
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cliainpions du Cid ; leur seigneur Riiy-Diai porte la main à sa l)arbe : «Grâces en soient rendues au ciel! dit-il. Voilà mes filles vengées; raainlenant je puis les marier. — Des dissenti- ments existaient depuis longtemps entre les rois de Navarre et d'Aragon , et don Alphonse de Léon ; mais ils furent aplanis par le mariage de ces princes avec les filles du Cid, dona Elvira et dona Sol. Leurs premiers maris étaient de grands seigneurs , mais les seconds le sont encore davantage. Voyez quel honneur pour la maison de celui qui naquit dans un heureux moment! Ses filles sont reines de Navarre et d'Aragon. Maintenant les rois d'Espagne sont ses parents : c'est de l'honneur pour eux commepourlui.il trépassa lejour de la Pentecôledece siècle(l). Que le Christ lui pardonne , ainsi qu'à nous tous , justes et pé- cheurs. Celles-ci sont les nouvelles de mon Cid le Gampeador. Ici se termine ce récit. Que Dieu donne le paradis à celui qui a écrit ce livre. Ce fut Per Abbat qui l'écrivit au mois de mai, dans l'ère de mille CC... XLV ans. »
Voici, monsieur, ce qu'est le poëme du Cid. Certes il y a loin de celte simplicité rustique à l'inlarissable variété de l'Arioste , à la grandeur homérique de Camoëns , au ton grave et majes- tueux du Tasse; mais aussi reportez votre pensée aux temps et au pays où celte œuvre fut écrite. Les États chrétiens d'Es- pagne , engagés dans des guerres incessantes contre les farou- ches conquérants de noire territoire , ne pouvaient faire dans l'art que de lents progrès. Les lumières de l'Italie devaient en outre arriver bien affaiblies à ces plages lointaines de l'Europe occidentale. Remarquez aussi que le poëte n'avait à parler que d'hommes à moitié barbares , et qu'il ne pouvait que les dé-
(1) Les avis sont partagés sur l'année où mourut le Cid. Dans le poème, lejour seulement de sa mort est indiqué. L'opinion la plus généralement accréditée est qu'il mourut en 1099. La Pâques tomba celte année le 10 avril, et la Pentecôte le 19 mai. Ce fut donc le 19 mai 1099 que mourut le Cid. A quoi pensait La Harpe lorsqu'il avança que le Cid était un héros du xve siècle? — Dans Thypolbèse dont j"ai parlé plus haut , à propos de la date que Tauleur assigne à la mort du Cid , ce serait entre Tannée 1137 et la fin du iiio siècle que ce poëme aurait été composé. C'est d'ailleurs l'opinion de Sanchex , lequel y pst amené cependant par d'antres considération*.
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peindre tels qu'ils étaient. La fiction lui était interdite : trop rapprochée de son héros , il ne pouvait nullement altérer son histoire ni sa physionomie parliculière. C'est un défaut dont il faut accuser le sujet plutôt que l'auteur. D'ailleurs , eùt-il voulu embellir , poétiquement parlant , ses personnages , les types de cette beauté poétique lui manquaient. Achille et Pa- trocle , Énée et Achates, auraient été de mauvais modèles pour le Cid et Minaya, chevaliers chrétiens; puis la nature de son sujet lui enlevait la ressource de l'amour, cette grande ressource de la poésie dans tous les temps , et dont Virgile lui-même n'a su se passer. Le poêle ne pouvait donc faire autrement que de se borner à consigner dans son œuvre les souvenirs récenis de la vie du Cid , et c'est ce qu'il a fait. On doit lui savoir gré de n'être pas tombé dans l'écueil d'une imitation pleine de dangers. C'est déjà avoir fait preuve d'une prudence rare chez un clerc du xiie siècle à qui la lecture des vieux poëtes païens devait être familière.
Vous vous rappelez sans doute, monsieur, le jugement que porte sur ce poëme M. Frédéric Schlegel dans le cliap. viii de son Histoire de la littérature ancienne et moderne. Ce ju- gement, qui est juste, témoignage de la lucidité d'esprit de M. Schlegel, d'autant plus que le critique allemand ne con- naissait pas, ou du moins ne connaissait que très-imparfaite- ment, le poëme en question, puisqu'il cite comme en faisant partie des épisodes qui ne s'y trouvent pas. Ainsi , il parle de ce miracle naturel qui a lieu , lorsque , après la mort du Cid , « un juif veut le tirer par la barbe , au moment où son corps est étendu sur le lit de parade; par la commotion, sa terrible épée sort presque entière du fourreau ; circonstance qui frappe d'é- pouvante l'audacieux profanateur. » Vous venez de voir, mon- sieur , que le poëme se termine juste à la mort du Cid. Puis M. Schlegel parle encore des doléances et des lettres jjlain- tives que Chimène adresse souvent au roi relativement à la longue abscence de son époux , et des répofises que lui fait le monarque. Pas une de ces lettres ni de ces réponses n'existe dans le poëme. C'est dans le Romancero du Cid que se trouvent ces choses et bien d'autres , et c'est là sans doute que M. Schle- gel les a lues. Toutefois , je ne crains pas de le répéter, malgré les erreurs que je viens de relever à contre-cœur chez un écri-
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vain dont je reconnais les hautes qualités , le jugement de M. Schlegel est fort juste, « Le poëm - historique du Cid , dit-il , donne à l'Espagne un avantage particulier sur beaucoup d'autres nations. C'est le genre de poëme qui agit le plus immédiatement et le plus puissamment sur les sentiments nationaux ainsi que .«ur le caractère d'un peuple. Un seul souvenir tel que celui du Cid a plus de prix pour une nation que des bibliothèques en- tières de simples productions de l'esprit et de l'imagination dé- nuées d'un intérêt national. » En effet, tout ce qui se rapporte au Cid offre aux yeux des Espagnols un intérêt immense. C'est le héros chéri , le héros vraiment national au-delà des Pyré- nées. Il n'est pas un Espagnol qui ne connaisse les principaux traits de son histoire. Le Cid , tel qu'il est dé|)eint dans les ro- ?nances, est le caractère le plus sympathique à notre peuple j il le comprend , il l'aime avec ses vertus et ses défauts, il s'y voit tout entier pour ainsi dire. C'est précisément ce qui explique à mes yeux cette prédilection singulière j car enfin notre his- toire offre bien des personnages tout aussi grands que le héros de Bivar , et pourtant ils ne sont pas populaires. Faut-il que je vous dise ma pensée tout entière? Vous allez peut-être me taxer d"arrogance , mais la vérité est que pour moi le Cid , tel que la tradition l'a fait , n'est plus un homme ; c'est une idée , c'est le leprésentant de notre esprit national j c'est, en un mot, l'Es- pagne personnifiée.
Je crains, monsieur, de ra'èlre trop arrêté à propos du Poème du Cid ; mais vous savez qu'en toute chose le premier pasest le plus important. Il était donc essentielde bien connaître ce premier pas de notre littérature , et encore dans l'examen succinct que j'en ai fait, bien des beautés de détail ont passé inaperçues. Ce que je vous disais tantôt est tellement vrai , que, lorsque vous essayerez d'embrasser du regard l'ensemble de notre littérature, vous remarquerez, je crois, une ressemblance frappante, un air de famille , pour ainsi dire , entre le poème dont je viens devons faire l'analyse et nos romanceros , la seule poésie qui nous appartienne en propre, ainsi que notre théâtre, .\ussi ce poème , nos romanceros et nos drames , offrent-iis un cachet particulier qui leur est commun. Tous les poètes épiques du moyen âge , depuis le Dante jusque et y com- pris le Tasse, sont plus ou moins des imitateurs de la poésie
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grecque ou latine. L'auteur du Poënie du Ciel, encore une fois, n'a imité personne. Tout ce qu'il dit est simple et vrai, car il copie d'après nature et il est né podte. C'est précisément ce qu'ont fait Lope de Vega et Calderon.
EUGEÎÏIO DE OCHOA.
DE LONDRES A JIAXCBESTER.
Les Arabes disaient, du temps de Mahomet : « Quelle est la meilleure place en ce monde ? — La selle d'un cheval rapide. » Ils ne pensaient guère alors qu'avec un peu d'eau et de feu pro- duisant une légère et imperceptible vapeur, on trouverait moyen de surpasser la rapidité du coursier de Job qui dévorait l'espace . et de courir tout le jour de celte vitesse suprême que nul cheval ne pourrait soutenir un quarl-d'heure; ils ne pen- saient guère que comblant les vallées et perçant les montagnes, l'homme se frayerait sur la terre une roule droite cotnme celle de l'oiseau dans l'air, et qu'aussi prompt que cet oiseau voya- geur, il transporterait sur un seul chariot les familles d'une tribu . leurs troupeaux , leurs meubles , leurs provisions , enfin tout le royaume d'un patriarche. Voilà ce que nous voyons au- jourd'hui. Qui sait ce que feront plus lard la science et l'indus- trie humaines, lancées dans cette voie de découvertes , et s'ai- dant de toute la puissance de l'association ?
Le chemin de fer de Londres à Manchester, par Birmingham, avec embranchement sur Liverpool d'un côté, sur Leeds de l'autre, et continuant sans interruption jusqu'à Lancasler, présente, entre ses deux points extrêmes, un développement d'au moins 250 milles (environ cent de nos anciennes lieues , en comptant le mille à 63 au degré) , et relie enti e elles les pliis importantes villes commerciales de l'Angleterre. C'est assuré- ment l'un des plus grands , des plus beaux et des plus utiles ouvrages dont l'homme puisse s'enorgueillir. Aussi, semble-
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t-il que ses auteurs , justement fiers d'une telle œuvre , aient voulu en conserver la mémoire dans les siècles à venir par un impérissable monument. La porte d'entrée de l'embarcadère , à Londres, est une espèce d'arc de triom|)he, dans le goût égyp- tien , quoiqu'en partie soutenu par des colonnes ioniennes , mais construit dans des proportions si colossales , et avec de si énormes blocs de granit, que son imposante solidité semble braver les accidents, les commoti(uis , les catastrophes, aussi bien que la lente et invincible main du temps.
Je n'ai pas besoin de dire que les bâtiments de l'embarcadère sont merveilleusement appropriés à leur destination , et que le service se fait , en toutes ses parties , avec autant d'ordre et de célérité qu'on en puisse concevoir. Pour ménager le temps , l'espace et les forces, nos voisins ont une expérience et une habileté qui les trompent rarement. Les employés et serviteurs sont d'ailleurs soumis à une règle sévère, inflexible , qui s'é- tend, m'a-t-on dit, comme dans l'armée, jusqu'aux punitions' corporelles. Mais une innovation dont on ne peut savoir trop de gré à l'administration du rail-way, c'est d'avoir rendu gratuit tout le service. Un employé quelconque, même un portefaix, qui accepterait des voyageurs la plus petite gratification serait à l'instant congédié. Celte règle contraste étrangement avec ce qui se pratique dans toute l'Angleterre, surtout aux voitures publiques, où le moindre bon ofiSce rendu à un voyageur, même sans qu'il le réclame, même quand il le défend, est taxé, et exigé aussi impérieusement que le droit le plus légitime. C'est un avantage que le chemin de fer ajoute à une économie assez forte sur le prix des places, et à l'économie du temps, plus grande et plus précieuse.
Pour faire le voyage de Manchester , naguère si long , au- jourd'hui si court, j'avais pris de préférence le convoi de la malle-poste (the mail) qui, ne s'arrélant point aux petites sta- tions intermédiaires, gagne une heure au moins sur les autres convois. Celui-là part de Londres à dix heures du matin , pour arriver à Manchester à sept heures du soir , de sorte qu'après avuir tranquillement déjeuné chez soi , Ton va dîner à quatre- vingts lieues de distance. Le thermomètre a baissé de trois de- grés , tant on est plus au nord j et la montre qu'on emporte bien réglée au méridien du malin se trouve , le soir , avancée
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d'un quart d'heure, tant on est plus à l'ouest. Bien que ce convoi de la malle ne s'arrête qu'aux grands points de jonction , le service de la poste ne s'en fait pas moins dans toutes les loca- lités du parcours , et cela sans arrêter ni ralentir la marche. L'une des voitures est disposée en bureau , avec des tables , des chaises et même des lits pour le retour, qui a lieu pendant la nuit. Les employés font là leur travail , en courant , c'est le cas de le dire. Au moyen d'une petite grille en fer ù bascule , ils jettent sur la route le paquet qu'ils veulent laisser au bureau de poste placé sur leur passage et qu'atlend un employé du pays, tandis qu'avec un filet qu'ils traînent comme dans une rivière , ils pèchent et tirent à eux le paquet qui leur est des- tiné. Le service de la poste se fait ainsi du départ à l'arrivée, de manière que tous les points intermédiaires sont desservis sans nuire à la rapidité de communication entre les points ex- trêmes , rapidité telle qu'une lettre écrite à Manchester reçoit sa réponse en vingt-quatre heures.
Le départ de Londres ne se fait pas dans les conditions ordi- naires. Des difficultés de terrain , ou peut-être des motifs de sécurité, ont fait éloigner les locomotives jusqu'à deux milles de l'embarcadère. On franchit celte distance comme par un moyen magique; les voitures s'en vont toutes seules, et courent sur les rails sans qu'on sache quelle mouche les pique. Tout cela n'est pourtant que de la magie blanche, et voici l'explication du miracle. Le convoi remonte un plan incliné tiré par un vi- goureux câble que fait tourner sur une longue suite de poulies mises à fleur de terre , une machine fixe placée au sommet de ce plan incliné. C'est un procédé simple , ingénieux, et d'une heureuse application. L'on a fait mieux encore sur le chemin de Blackwall. Là , il n'y a point de plan incliné , et la distance à franchir est d'environ cinq milles. »
Une énorme machine fixe , ayant la force de quatre cents chevaux, placée au commencement du rail-way , et faisant aussi rouler une corde sur des poulies , lance le convoi jusqu'à l'extrémité de la ligne. L'avantage de ce procédé ne consiste pas seulement dans l'économie des locomotives et dans l'absence des accidents qu'elles peuvent causer, mais encore dans la lé- gèreté des rails et de toute la construction du chemin , qui , n'ayant pas à porter le poids considérable des machines mou-
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vantes , n'a pas besoin de la même solidité. Ce que les hommes de Part admirent le plus dans le chemin de Blackwall , c'est un télégraphe galvanique, agissant par un conduit souterrain, au moyen duquel on envoie instantanément , d'un bout à l'autre de la ligne , les ordres de départ, les avis d'arrivée , toutes les communications qui intéressent le service. On fait maintenant des essais pour appliquer sur une plus grande éclielle les pro- cédés de Blackwall , c'est-à-dire pour rendre beaucoup moins coûteuse la construction d'un chemin de fer, ainsi que pour donner au service une régularité et une sécurité plus parfaites.
Au retour de cette petite excursion , faite par la pensée , nous - nous trouvons attelés à la locomotive , puis précipités dans l'espace, et parcourant trente milles à l'heure. C'est la vitesse d'un cheval de course qui gagne le prix au Champ-de-Mars. Paisiblement assis dans un large et doux fauteuil , sans se- cousse, sans cahot, sans langage ni roulis, on voit se dérouler, dans le cadre de la portière , un mouvant panorama, dont les points de vue changent à toutes les secondes , et se renouvellent incessamment ; on voit défiler à la suite les villes , les bourgs, les châteaux, les cottages, les métairies, semés sur les flancs des collines, dans le creux des vallées , au milieu de tous les accidents d'une campagne infinie. J'avais pour mon voyage une de ces journées entrecoupées de soleil et de pluie qui permettent de voir les choses sous tous leurs aspects de lumière et d'ombre , et, dans un espace qui forme ù peu près la largeur de l'Angleterre , j'ai pu voir ce qu'est son paysage si vanté.
11 n'y a guère en France que certaines contrées de la Nor- mandie, celles des herbages , qui puissent nous le représenter complètement. On y voit beaucoup plus de prairies que de champs labourés , et c'est tout simple : dans un pays où la viande est la nourriture commune, bien plus que le pain, même pour la plus pauvre partie de la population, il faut plu- tôt nourrir du bétail que semer du blé : la terre et le climat , d'ailleurs , semblent plus propres tous deux à la culture des graminées qu'à celle des céréales. Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne rencontre nulle part ni la vigne , qui ne passe point la zone de Paris, ni moins encore le mais ou Tolivier, qui marque des zones plus méridionales. Mais ce qui frappe et sur- prend , au moins comme coup d'œil , c'est l'absence de forêts :
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il n'y a pas de Londres à Manchester un arpent de bois taillis. C'est tout simple encore : les Anglais ayant reçu du ciel des amas de houille, plus précieux pour eux que les mines de Gol- conde ou du Potosi , et leur combustible étant sous terre , ils n'ont besoin ni de bîiches , ni de charbon ; le bois de construc- tion leur- suffit. L'on ne voit donc partout que des prairies , di- visées par des haies dans lesquelles croissent les chênes et les ormeaux.
La verdure anglaise est plus foncée , plus sombre que la nôtre. Pour en faire comprendre la différence , un peintre dirait que le vert, qui n'est pas une couleur primitive, se formant par le mélange du bleu etdu jaune, en France le jaune domine, tandis qu'eu Angleterre c'est le bleu. Il y a peu de spectacles plus agréables que le premier coup d'œil jeté sur cette verdure infinie , d'un ton frais et doux, qui s'étend sur la terre en lon- gues nappes, qui s'élève dans Tair en longues allées, qu'on aperçoit de tous côtés à perte de vue. Mais toujours des prés et des haies ; toujours un terrain ondoyant , qui n'est ni plaine , ni montagne ; toujours des troupeaux de bœufs et de moutons ; toujours le même aspect , la même couleur, les mêmes détails : cela devient successivement uniformité, monotonie , tristesse, fatigue. On se prend à regretter , non-seulement le vigoureux soleil et l'ardente lumière de l'Espagne ou de l'Italie, mais aussi leur terre, souvent brrîlée, souvent inculte, variée du moins et pleine d'accidents. On regretterait volontiers les rochers de la Thrace , les forets de la Germanie , les sables de l'Egypte; on regretterait la Brie et la Beauce.
A vingt lieues de Londres , j'avais compris et goûté la défini- tion que faisait de l'Angleterre un homme d'esprit un peu mo- rose , le même peut-être qui ne trouvait , dans ce pays , de poli que l'acier , et de fruits mûrs que les pommes cuites. En voyant ces vertes campagnes, toutes parsemées de maisons en briques, il disait que l'Angleterre était un grand plat d'épinards avec ses croûtes de pain frit.
Les plus agréables points de vue sont quelques vallées que le rail-way franchit en forme de pont ou d'aqueduc , et dans les- quelles on voit couler, non pas une rivière courant en capri- cieuse à travers les prés , car tout prend dans ce pays la forme que lui impose l'industrie, mais un grave canal de na-
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Vigation. Sur ses eaux immobiles , glissent une foule de ba- teaux , tous uniformes , longs , minces , traînés chacun par un pauvre cheval qui s'avance avec une lenteur de bœuf le long du sentier de hallage. Cette navigation est Tanlipode du voyage à la vapeur. D'ordinaire, quand le vent souffle (et quand le vent, bon Dieu , ne souffle-t-il pas en Angleterre ?) ces bateaux s'aident de la voile. 11 est curieux alors, lorsqu'on se trouve à leur niveau , et qu'on ne peut apercevoir les eaux du canal , de voir une flottillei marchant sur la terre, voiles déployées. C'est, je suppose , le spectacle ordinaire qu'offre la Hollande, autre pays de verdure et d'industrie , à qui mon voyageur morose de tout à l'heure disait , en le quittant : Adieu, canaux, canards
et Je laisse en blanc le troisième mot, n'ayant ni raison,
ni envie de dire aux Hollandais une telle grossièreté.
L'autre changement de spectacle que présente le rail-way, si l'on peut appeler spectacle l'absence de toute vue et de toute lumière, c'est le passage des tunnels, alors qu'avec sa vitesse inflexible le convoi s'enfonce et s'abîme dans ces demeures sou- terraines où bientôt disparaît la dernière lueur du jour , oîi l'on n'aperçoit plus , à la clarté funèbre des petites lampes sus- pendues dans l'intérieur des voitures, que les nuages épais et fan- tastiques de la fumée qui se heurteauxvoûteset retombe jusqu'à terre en lambeaux j où le cliquetis de la machine , cent fois re- doublé par les échos, devient léchant du sabbat et le vacarme de l'enfer. Qu'on imagine un homme aussi brave et stoïque qu'on voudra le supposer, mais ignorant les nouvelles conquêtes de l'industrie, jeté pour la première fois dans celte obscurité sou- daine , au milieu de ces apparitions et de ces bruits, quelle âme de fer résisterait à la peur, au vertige? Pour moi , je crois fermement que Fabricius lui-même eût senti le frisson, et que les lantômes bruyants des sombres entonnoirs lui eussent paru plus terribles que léléphant de Pyrrhus. Il y a cinq ou six tunnels sur le chemin de Manchester , presque tous avant Bir- mingham. L'un d'eux n'a pas moins d'un raille et quart d'éten- due ^une demi-lieue) , le double de la longue grotte de Pausi- lippe à Naples j et cependant ce n'est pas le plus considérable de l'Angleterre. On en cite un autre , sur le chemin de Leeds nouvellement terminé , qui a deux milles de longueur. A moins de l'avoir parcourue, ou se tait difficilement l'idée d'une telle
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voûte , au centre de laquelle on n'aperçoit plus les orifices que comme de petites et pâles étoiles dans la plus sombre nuit.
Comme des voyageurs , même ceux du rail-way , ne cessent pas d'être hommes et ne peuvent échapper aux exigences de la nature, il serait difiScile de les assimiler pleinement aux lettres de la malle-poste, pour les porter d'une seule course juqu'à leur destination. Le convoi s'arrête donc d'abord quelques mi- nutes à une station inlermédiaire entre Londres et Birmin- gham , puis , à Birmingham, une demi-heure. En arrivant tout le monde saute des voitures sur le quai , et bientôt Ton se ras- semble dans la grande salle , ou trois ou quatre cents personnes trouvent les tables dressées et la collation servie : non pas une collation de nonnes, vraiment, mais une collation d'Anglais, c'est-à-dire des roas^ôeeA fumants, ou plutôt des dos entiers de bœufs qui rappellent les repas homériques et les terga bovis de Virgile ; des gigots , des jambons , des volailles , puis des pud- dings ^ des pies (pâtés de fruits), des demi-fromages, dont chacun représente une meule de moulin coupée par la moitié. Pour deux shillings, et sans ajouter aucun pourboire aux do- mestiques, on a droit de faire main-basse sur toutes ces provi- sions , et de s'empiffrer une demi-heure durant. Heureux les es- tomacs capables et les dents agiles ! A l'heure sonnante , il faut jeter les serviettes, je me trompe, s'essuyer aux nappes; puis on remonte en voiture, on part, on court , on vole, et, neuf heures après le départ de Londres, on est à Manchester, sans avoir eu ni fatigue , ni poussière , ni choc de la tète , ni coup de pied de voisin , ni aucune des incommodités d'un voyage or- dinaire , dont la plus grande peut-être est la malpropreté; aussi frais enfin , aussi reposé , aussi propre que si l'on sortait de chez soi, après une longue causerie de salon.
La roule traverse plusieurs districts manufacturiers , et des villes importantes. Là , on extrait la houille , ici . le minerai de fer; et, au milieu des exploitations, de ces produits naturels , bases de toute fabrication , s'élèvent de vastes usines, des for- ges , des fonderies , sur le bord d'un canal qui en transporte , presque sans frais, les produits fabriqués. Partout, à toutes les distances et dans toutes les directions . l'on aperçoit, par- dessus les maisons , les arbres et les collines , ces hautes che- minées vomissant des flots de fumée noire que le venl emporte,
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roule et déchire, et qui semblent autant de drapeaux dressés sur les manufactures , pour en marquer la place et en signaler le travail. Parmi les villes devant lesquelles on passe, carie chemin de fer se garde bien de les traverser, on peut citer Co- ventry , Stafford , Woolverampton , qui fabriquent une immense quantité d'ustensiles en fonte et fer battu , enfin Birmingham , où les anciens auraient certainement placé le séjour de Vulcain et les forges des Cyclopes , car c'est la plus importante fabrique de l'Angleterre , ce qui est dire du monde , pour les objets de métal, argent plaqué, coutellerie, fusils, sabres, bou- lons, etc.
Quant à Manchester , il est peu de villes plus intéressantes à observer; j'en conseillerais non-seulement le voyage , mais en- core le séjour , à ceux pour qui les merveilles de l'industrie sont préférables aux merveilles de la nature , et qui , pour voir fonctionner de belles machines , consentent à vivre dans une atmosphère humide et froide , dans une fumée et un brouillard plus épais que ceux de Londres , à travers lesquels le soleil , quand il se montre , paraît une boule de fer rouge lancée de quelque fourneau du voisinage. Il y a vingt ans à peine, Man- chester était une ville encore si nouvelle et si peu considérable, qu'elle ne s'appelait pas même bourg, et n'avait point de repré- sentant à la chambre des communes. Depuis lors , le port voisin de Liverpool a pris un immense développement ; il a des docks comme Londres, il est le grand entrepôt des arrivages de l'ouest, et la rivière de Mercey , les canaux , les rails-ways transportent incessamment à Manchester les matières brutes qui alimentent ses fabriques, dont les inventions de ^Yatt et d'Arlwright ont centuplé la production. Aussi, Jlanchesler est-il devenu promp- tement la seconde ville, le Lyon de l'Angleterre ; il a mainte- nant une population considérable , que j'ai entendu porter à quatre cent raille âmes , des constructions magnifiques , des rues droites, larges , commodes, égalant celles de Londres, dont elles ont même emprunté les principaux noms, Piccadilly, Pall- Mall, Portiand-Place, Oxford-Street.
Ses grandes branches d'industrie sont , d'une part, la fabri- cation des machines et des outils j de l'autre , le travail du coton filé , tissé , imprimé. Bien que j'eusse vite regretté même le pâle soleil de Londres, et que d'ailleurs le temps me manquât , celui
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de mon absence étant compté , j'ai pu visiter trois fabriques , et prendre ainsi quelque idée rapide de ces grands ateliers de tra- vail où l'homme s'approprie si merveilleusement toutes les forces et tous les produits de la nature. De ces ateliers , l'un était une fabrique de machines pour les chemins de fer, les baleaux à vapeur, les pompes , les moulins , etc. Là , on voit une grande force en mouvement , divisée et distribuée comme se distribue- rait un réservoir d'eau, dans les établis des ouvriers, où cha- cun en prend la portion nécessaire à son travail ; là on voit un seul homme , mullipliant ses forces par la multiplication des leviers, remuer et manier comme du bout des doigts, un poids de vingt mille livres j là on voit fondre, forger, limer , ajuster d'énormes blocs de fer qui deviennent , sous différents noms , les pièces de monstrueuses machines ayant la force de quatre à cinq cents chevaux j à savoir, des arbres , qui ressemblent, en effet, à des troncs de chêne, à' des mâts de vaisseau; des volants . masses de fer aussi grosses que des cloches d'église ; des balanciers , qui ont la longueur et la largeur d'une baleine, des roues comme celles d'un moulin que meuvent les eaux d'un fleuve, des portes comme les écluses d'un canal. L'autre atelier, dont je ne pourrais désigner clairement l'emploi qu'en l'appe- lant fabrique de machines à fabriquer des outils , n'est pas moins curieux à étudier. Il est dès longtemps en grande répu- tation pour tous les objets qui s'y confectionnent et qui se nom- ment, parmi les industriels, ouvrages de Fulcain (Vulcan's Works). On y admire également l'invention des procédés les plus ingénieux , où semble s'épuiser tout l'art de la mécanique, et la singulière perfection du travail manuel qui ne laisse rien à souhaiter pour l'ajustement et le jeu des pièces , pour la solidité , la légèreté , l'élégance même et le fini de l'en- semble.
La filature de coton que j'ai parcourue, celle de MM. Moore and son . n'est pas l'une des plus considérables de Manchesler, quant à l'étendue des bâtiments et au nombre des ouvriers. Ce|)t.'ndant elle avait été préférée par mon guide , ingénieur de grand mérite, qui voulait bien m'expliquer ce qu il me faisait voir, parce qu'elle est, dans son opinion, la plus avancée par l'emploi des procédés et par la finesse des produits. Il me suf- fira de dire sur le premier point , qu'on y est arrivé dans l'éco-
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nomie des forces et du temps, à ce degré qu'un seul homme, assisté de deux enfants, fait mouvoir et dessert deux bancs portant chacun sept cent quarante broches ; sur le second point, qu'on y file le coton jusqu'au numéro 300, ce qui si- gnifie, aux termes d'un acte du parlement qui a règlemenié la matière , qu'une livre de coton ainsi filé donne 252,000 aunes anglaises (xards) , ou 144 milles, ou environ 55 lieues de fil. Cette double supériorité, de la rapidité et de la perfection du travail , produit par sa combinaison un résultat qu'on peut tra- duire en termes singuliers : si l'on suppose qu'avec ses 1,480 broches en mouvement, un homme file par jour 40 livres de coton , atteignant le numéro -300 (ce qui est possible et d'ac- cord avec les usages ) , il aurait en quatre jours produit un fil qui envelopperait la terre, et en un mois un fil qui irait à la lune.
On sent bien que je ne m'aviserai de parler ici ni des lois économiques de l'Angleterre, ni de l'organisation du travail, ni du paupérisme, ni du salaire des ouvriers , ni de leur condi- tion morale, ni du travail des enfants, ni des associations de charJistes, ni de toutes ces grandes questions que rappelle la seule vue d'un atelier. 11 faudrait des livres pour les traiter , même sommairement , en fût-on capable , et je me borne à rassembler quelques souvenirs , aussi rapides que mon voyage.
Il ne m'avait fallu qu'un espace de trente-six heures, deux journées et une nuit, pour être de retour à Londres , après avoir parcouru cent cinquante lieues de chemin, et vu presqu'en dé- tail une grande ville ; et cela le plus commodément du monde, sans perdre un repas , et dormant dans un lit. De tels résultats sont merveilleux; ils n'ont besoin d'aucun commentaire, et, peut-être mieux que de longues descriptions , de longues ana- lyses , ils présentent aux yeux toute l'activité , toute la richesse, toute la puissance, toute la grandeur d'un peuple. Certes, un Français, en Angleterre, peut très-souvent sentir, avec une lé- gitime joie , la supériorité de la France; mais ici, il faut cour- ber la tête et s'avouer vaincu ; il faut seulement souhaiter que, dans cette lutte immense . dans cette lutte séculaire et univer- selle, de tout temps et de toute chose, que se livrent les deux grandes nations du monde actuel, nous suivions au moins nos
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rivaux dans celle voie de progrès incessants et prodigieux où leur industrie est lancée, tout en continuant à les égaler, à les vaincre, dans les arts , dans les sciences, les lettres, les lois, les mœurs, les idées, et, s'il en est besoin, dans les armes.
Louis VlARDOT.
FRAKCFORT-SDR-IE-MEIN.
La société diplomatique , composée des ministres de la diète et de leurs familles, est assez considéi*able à Francfort pour former un petit monde à part , qui a ses lois et ses mœurs par- ticulières ; mais la première et la plus inflexible de toutes ces lois , c'est la règle d'étiquette et de préséance. J'en ai cité pré- cédemment quelques exemples, et j'ai dit combien, en l'ab- sence du président de la diète, il était difficile d'établir l'ordre du pas entre les ministres allemands et les résidents étrangers. Un trait de plus confirmera mon assertion à ce sujet. M. le comte Munch-Bellinghausen était à Vienne. Le ministre Schoeler représentait la Prusse, et l'envoyé de France était M. le baron Alleye de Ciprey. On s'était réuni pour dîner chez M™= la baronne Charles de Rothschild. Le moment d'offrir le bras à la maîtresse de la maison allait arriver. Le ministre de Prusse s'approche de la baronne : — Madame de Rothschild ne m'en voudra pas si je lui offre mon bras devant le ministre de France, auquel ma position m'impose le devoir de ne point céder le pas. — Une minute après , M. Alleye de Ciprey s'adresse à son tour à la baronne : — J'espère de votre bonté que vous ne prendrez pas en mauvaise part ma résolution de ne point céder le pas au ministre de Prusse. — Telle était la disposition des deux camps ennemis, et avec tout son esprit, M™^ Charles de Roth- schild était fort embarrassée, lorsque, par un coup favorable du sort, la porte s'ouvre à deux battants , et l'on annonce le prince Emile de Hesse. Jamais hôte ne fut mieux accueilli. Il 6 8
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avait par son rang droit de préséance sur les deux ministres confendanls, et Ton put , en le suivant, se rendre dans la salle à manger, ce qui commençait à devenir radicalement impos- sible.
On pense bien que c'est surtout lorsqu'il a fallu assigner aux dames un ordre une fois fixé , que les difl5cullés se sont mon- trées insurmontables. Depuis 1815 jusqu'à ce jour, c'est-à-dire pendant vingt-six ans, la question, toujours agitée, n'a pu trouver une solution, ni une issue; de sorte que, dans l'im- possibilité de classer ces dames à table, il a fallu prendre la résolution de se passer de leur présence. Les membres du corps diplomatique dînent fréquemment les uns chez les autres, et leur société est considérable; mais , si brillant que soit le fes- tin , il n'est présidé que par les dames de la maison ; voilà un secret que je révèle , et qui expliquera au voyageur pourquoi, admis à dîner à Francfort chez les plus hautes notabilités poli- tiques, il ne trouvera jamais <iu'nne ou deux dames dans les banquets diplomatiques les plus nombreux.
A défaut d'une cour qui donne le ton à ce monde doré, et qui lui impose l'uniformité tracée partout ailleurs par une au- torité sujjérieure, les prétentions rivales, sans cesse renaissantes, offrent, comme on voit, quelques côtés plaisants. Au reste, les réceptions , les bals . la comédie de société, ont donné pen- >dant quelque temps à Francfort le véritable aspect d'une capi- tale, et il est bien à craindre que le départ de la comtesse Rossi ( M>'« Sontag), qui était l'âme et le centre de tous ces plaisirs , n'ait ramené la cité diplomaticpie à son ancienne monotonie. M"' Rossi avait introduit dans les soirées l'usage des tableaux animés. On me pria d'en composer quelques-uns, pour faire paraître avec avantage une élite d'enfants d'une beauté remar- quable. Je choisis l'épisode de Ruth et JNoëmi , la fable du Pot au lait, l'atelier de Pygmalion. où toutes ces joli<'S petites filles posaient en statues de divers caractères; enfin le Par- nasse, ot j'avais échelonné neuf petites muses, vraiment déli- cieuses à voir. Au sommet de la montagne, j'avais placé , sous un riche costume d'Apollon, le petit Rossi, qu'un domesti(|ue, caché derrière les rochers . tenait solidement par les pieds, et que la comtesse sa mère avait afîublé d'une couronne et d'une lyre éclatante. Mais voici le côté piquant de l'afFaire. Avant de
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faire lever le rideau, je m'aperçus que j'avais oublié le rouge, et que les jolies petites figures de mes personnages allaient être exposées, sans cet accessoire obligé, à la lumière dévorante des quinquets. Je fis part de ma contrariété à la comtesse Rossi. — Où pourrions-nous trouver du rouge? lui dis-je. Tous les magasins sont fermés. Croyez-vous qu'on pût en demander à une de ces dames, et consentiraient-elles à en envoyer chercher chez elles? — La comtesse me regarda d'un air surpris. — Du rouge chez ces dames? s'écria-l-elle. Est-ce que vous rêvez? Aucune de ces dames n'en use jamais ( il fallait jeter un coup- d'œil sur le salon pour sentir toute la puissance de cette ironie). Au surplus, ajouta-t-elle, demandons toujours. — Nous deman- dâmes, en «ffet. confidentiellement à quelques-unes deces dames
si elles pouvaient nous procurer du rouge. Aucune n'en avait
si bien que la jolie et fraîche comtesse, la seule peut-être qui n'en eût i)as. me dit tout haut : — Tenez, franchement, je crois qu'on en trouvera chez moi. — Nous envoyâmes, et l'on en porta, en effet, de la maison du monde où il est le moins nécessaire.
Alix plaisirs ordinaires que j'ai cités, il faut joindre la chasse qui, à une certaine époque de l'année, captive surtout les di- plomates et les étrangers. Un pays tout voisin de Francfort, le grand duché de Nassau, offre des forêts immenses, que le prince régnant de ce petit État loue en détail aux ministres et aux ban- quiers. Ce revenu , ajouté à celui de ses vastes domaines et au produit de ses eaux minérales, qu'il expédie dans toute l'Europe, rend le duc de Nassau un des plus riches propriétaires du con- tinent. Quel bonheur d'avoir , au centre de ses possessions, une chaîne de montagnes fournissant perpétuellement , sans soin et sans culture, des sources innombrables d'eau salée et ferrugi- neuse, que les |)lus riches voyagtnjrs de l'Europe viennent chaque année boire dans le pays, et qui, exj)édiée au loin, se vend presî{ue aussi bien que le vin , sans (|u'on ait jamais à craindmi l'inter- ruption de celte vendange naturelle!
Les revenus de la chasse, quoique considérables, ont parfois été moins certains que ceux des eaux minérales, et ma mé- moire me rappelle à meiveille, parmi les éminents personnages qui protjlaient des forêts de Nassau , le nom de certain Anglais qui chassait fort bien et qui |)ayait fort mal.
L'intendant du duc entre un jour chez lui :
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— Si toutes les chasses de Votre AUesse lui rapportaient au- tant que celles qui ont été louées par M. C...., il faudrait ef- facer cet article de la liste de ses revenus.
— Quoi ! M. C... n'a pas encore payé?
— Pas encore , et je lui ai écrit deux fois. Que faut-il faire ?
— Écrire une troisième fois.
Cet ordre fut exécuté. La semaine suivante , l'intendant se représente.
— Eh bien? dit le duc.
— Eh bien ! monseigneur, M. C n'a pas plus répondu à
la troisième lettre qu'aux deux premières.
— Vraiment ! Savez-vous ce que je conseille alors?
— Quoi donc, monseigneur?
— De ne plus écrire du tout. C'est le plus sage.
Et l'affaire en est restée là. Un diplomate mauvais payeur? direz-voûs. Eh ! mon Dieu, oui! Et que ne puis-je, moins re- tenu par la crainte d'aborder le terrain des personnalités, vous signaler ici quelques traits caractéristiques de certaines excel- lences! Comme je vous peindrais des salons et des hommes que chacun reconnaîtrait en riant î
Dans cette calèche, qui tous les soirs , à sept heures, sillonne la promenade extérieure, est étendu nonchalamment le grand et gros président de la diète germanique. Un air grave et sévère, un clignottement d'yeux, qui donne à sa physionomie quelque chose de sec et de hautain , le rendent redoutable à tout le monde. Franchissez le seuil du palais de La Tour et Taxis, où le président fait sa demeure. Introduit dans son cabinet, vous ne reconnaissez plus le diplomate à l'extérieur menaçant. Le comte Munch est un homme d'esprit et de savoir, connaissant le monde et les hommes, indulgent pour tous, ne se passionnant pour rien , véritable représentant de cette politique de M. de Metternich, qui, par son incontestable habileté , a , de notre temps, rallié beaucoup d'esprits à l'Autriche.
Chose singulière ! il y a dans l'Autriche et dans la Prusse une certaine franchise de despotisme à laquelle l'Allemand rend justice. Voyagez du nord au midi , vous entendrez déclamer contre les petits souverains constitutionnels qui disputent pied à pied les droits et les libertés populaires. Pour l'Autriche et la Prusse, on en parle >j> peine. Ce sont de puissants ennemis
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que Ton combattra un jour, mais dont l'hypocrisie n'irrite pas aujourd'lîui.
Le président de la diète, ambassadeur d'Autriche , a su par- ticulièrement se faire estimer dans un poste oii il est impos- sible de ne pas mécontenter sans cesse l'opinion. J'ai souvent , en voyant son adresse et son bonheur, pensé que dans la di- plomatie comme à la guerre, il y avait des gens naturellement heureux.
Un jour, j'arrivais de Tœplilz, et le comte Munch-Belling- hausen me demandait ce que j'avais trouvé de remarquable dans les Étals autrichiens. « J'y ai trouvé une chose admirable , lui répondis-je ; c'est votre police. Permettez à un Français qui n'a jamais vu de souverain sans escorte, d'attroupement sans ser- gents de ville, de fêle ou de supplice sans gendarmes, de vous exprimer son enchantement sur Tœplitz. J*ai vu là tous lesjours, à une heure fixe et précise, se promener des souverains, des archiducs, des princes de famille royale, sans qu'un seul garde les ait protégés, sans qu'aucun agent de police leur ait fait faire place. Partout à Penlour des rois, à Tœplitz, je senlais l'existence de la police, car un tel ordre ne s'improvise pas; mais cette police , je ne l'ai jamais vue. On la soupçonne à ce qu'elle fait de bien , et ne l'apercevant jamais , on ignore le mal qu'elle peut faire. — Cette police, me dit le président de la diète , fut ainsi établie à Tœplilz par M. de Metternich , à l'époque où les souverains commençaient de s'y réunir. Un jeune homme qui était alors commissaire de police dans celle ville reçut des instructions du prince, et organisa les choses telles que vous les avez vues, car rien n'y a été changé de- puis.
— Ce jeune homme, repris-je , avait vraiment le génie de la police , et cela prouve qu'en toute chose M. de Metternich sait choisir.
— Votre éloge , dont je vous remercie , me force à vous ap- prendre que ce jeune commissaire de police a depuis ce temps fait son chemin , car il est devenu ministre et président de la diète germanique. C'est à lui que vous parlez dans ce moment.
Je ne m'attendais , certes , pas à l'apprendre. Mais cela prouve que, dans les vieilles monarchies comme ailleurs, le mérite trouve toujours son avaucement.
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Instruits régulièrement par leurs cours, et n'ayant jamais de mesure spontanée à prendre , les membres de la diète germa- nique seraient les véritables chanoines de la diplomatie, si de lempsen temps quelques tiraillements politiques, dont on exagère d'ailleurs l'importance , ne venaient troubler leur quiétude , comme les troubles d'avril sur lesquels la presse européenne a fait tant de commentaiies divers.
Ces troubles du 3 avril 1853 , sur lesquels s'est fondée la di- plomatie pour enfanter tant de protocoles hostiles aux libertés de l'Allemagne, commencèrent à neuf heures du soir et finirent à dix heures. Logé sur la place oîi ils éclatèrent , j'ai pu les suivre des yeux jusque dans leurs moindres détails.
Une troupe d'étudiants, au nombre de trente euviroD,se divisa en deux parties pour attaquer en uiéme temps les deux prisons qui renfermaient des détenus politiques. La principale maison d'arrêt, située sur la place d'Armes, se trouvait juste en face de mes croisées. Un sourd murmure m'attira à la fe- nêtre. Les étudiants avaient surpris et tué deux factionnaires qui veillaient devant et derrière le corps-de-garde occupant le rez-de-chaussée de la piison. Ils se précipitèrent dans l'inté- rieur, tuèrent encore deux hommes , désarmèrent les autres qui prirent la fuite; puis ils enfoncèrent à coups de hache les portes du premier étage, et les prisonniers furent mis en li- berté.
Cependant les soldats fugitifs s'étaient réfugiés à Thôtel de ville; le bourguemestre , qui sy était rendu eu toute hâte, fit battre la générale et somma le bataillon de la ville de marcher contre les insurgés. Furieux de la perte de quelques-uns de leurs camarades égorgés par les étudiants , les soldats arrivèrent sur la place d'Armes au pas de charge , et une fusillade s'en- gagea avec ces jeunes gens qui n'étaient pas de force à résister longtemps à une troupe régulière. Tués ou blessés, culbutés, poursuivis , ils cédèrent bientôt la place aux militaires de la ville qui se réinstallèrent dans le corps-de-garde. Une foule considérable assiégeait la porte de la maison que j'occupais au coin de la rue d Escheneim. On venait de transporter au pied de l'escalier un soldat frappé d'une balle sous l'aisselle, et qui poussait des gémissements affreux. J'ouvris ma porte ^ et me disposais à descendre pour porter quelque secours à ce malheu-
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reux, lorsqu'un jeune homme qui s'était élancé du sein de la foule et qui avait franchi rapidement mon escalier me repoussa vers ma porte et me dit : Sauvez-moi ! A ce cri que tout homme comprend, je tire le jeune homme dans mon appartement, et ferme ma porte à double tour. Il tombe affaissé sur un canapé , refuse tout ce que je lui offre, et pousse de longs sou- pirs sans proféier une parole. Seulement , lorsque , l'ayant recommandé aux soinS de ma famille, je voulus regagner ma porte et l'ouvrir , ce jeune homme me supplia si énergique- ment de n'en rien faire , que la peur qu'il éprouvait d'être dé- noncé me déplut , je l'avoue. On n'aime pas à voir accueillir par la défiance une franche et loyale hospitalité. Je restai donc auprès de lui pour le satisfaire. Deux de mes compatriotes ar- rivèrent bientôt chez moi. Depuis plus d'une heure le calm« était rendu à la ville , et les patrouilles circulaient librement dans les rues. Je plaçai mon réfugié entre mes deux amis, leur re- commandant de ne le quitter qu'à l'asile qu'il indiquerait, et de répondre comme sur toute la route , de lui s'ils avaient tous les trois passé chez moi la soirée entière. Ou vint bientôt m'a- vertir qu'il était en sûreté.
Après quelques années , me rappelant les détails de cette soirée, je ne puis m'empêcher de sourire d'une observation dont je fus frappé et qui, toute bizarre qu'elle est, serait con- firmée aujourd'hui par les témoins de ce fait. Mon étudiant fugitif avait les vêtements déchirés et en désordre; son trouble était extrême , et son délire allait jusqu'à l'exaspération. Il avait perdu toutes ses armes dans cette sanglante échauffourée. Eh bien ! une chose était restée dans sa main, et avait seule échappé au naufrage 5 c'était sa pipe, que ce bon Allemand n'avait cessé de tenir à la main !
Olez quelques rares épisodes de ce genre , et la vie entière de l'Allemand est de la plus pacifique monotonie. Le passage des étrangers , la saison des eaux qui est celle des jeux , occu- pent pendant tout l'été l'habitant de Francfort. Avec l'hiver reviennent les réunions de famille, les exercices des sociétés de musique, le musée , et les belles symphonies de Beethoven et de Mozart. Alors , dans les loges de l'Opéra , et sur les bancs de la grande salle du fFeidenbusch , apparaissent gaies et rayonnantes de parure ces jeunes filles , chrétiennes ou juives,
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aux beaux cheveux , à la douce physionomie , qui toutes com- prennent la musique des grands maîtres qui fait le charme de leur vie. En vain l'agiotage et les scandaleux tripotages de bourse voudraient-ils déjà là , comme partout ailleurs , dissiper ce qui reste dans les mœurs de teintes naïves et poétiques. La vieille Allemagne n'a pas encore oublié son culte de l'art , ni les récits des gothiques légendes, ni les refrains chevaleresques dont retentissaient jadis les échos du Taunus et les rives du Rhin. Quiconque a pendant quelques années habité cette terre hospitalière a pu , par intervalles , y respirer encore ce doux parfum de poésie que la terre germanique ne cessera point d'exhaler jusqu'au jour où l'esprit mercantile et l'esprit diplo- matique l'auront frappée de sécheresse et de stérilité.
Au moment où je termine cet article, on me communique une missive émanée de M. le conseiller aulique des postes à Tilsitt, lequel croit avoir à me reprocher d'injustes attaques dirigées contre son administration. Ma réponse sera courte. Je me suis borné à me plaindre avec une extrême indulgence de l'étrange manière dont un employé subalterne de Tilsitt avait cru devoir interpréter le règlement à mon égard; mais, en racontant un fait dont je maintiens l'exacte vérité, il n'en- trait nullement dans ma pensée d'attaquer l'administration des postes prussiennes. J'ai vu de près celte administration, ainsi que ses honorables employés, et je puis déclarer, sans y être contraint et en vertu de ma libre conviction, que , de toutes les branches du service en Prusse, celle-ci me semble être, et pour les actes et pour les personnes , la plus digne d'estime et de respect.
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Critique iittsmve>
PUBLICATIONS SOCIALISTES. — ROMANS NOUVEAUX.
On attribue communément à Nicolas Boileau une grande sot- tise, c'est d'avoir dit que, si l'art est difficile, la critique, en revanche, est aisée. A coup sûr, un homme d'un aussi grand bon sens que Boileau, et qui passait volontiers six mois à polir un vers ou à chercher une rime pour le compte delà critique, n'a puse rendre coupable d'un aphorisme si parfaitement niais (1)5' car, à ce compte, tous les mauvais poètes auxquels il appli- quait de temps à autre ses coups de fouet satiriques eussent été ses supérieurs. Ce vers qui, soit dit en passant, n'avait pas dans la pensée de celui qui le fit le sens extrême qu'y donnèrent plus tard tant de grands génies mécontents de la critique j ce vers, afin qu'on le sache, est de Néricault Destouches, cinquième scène du troisième acte du Glorieux. La restitution une fois faite, je me permettrai, avec l'autorisation des beaux esprits modernes , de trouver le susdit vers aussi absurde que prosaï- que et faiblement tourné. Si Néricault Destouches n'en eût ja- mais écrit d'autres , ou même s'il n'en eût écrit que de pa- reils , à coup sûr son nom ne serait guère populaire j et la
(1) Boileau a dit , au contraire :
Tel excelle à rimer, qui juge sottement.
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preuve , c'est que la foule ne sait même pas que le vers en question soit de lui. Ah ! bon Dieu ! tous ces grands faiseurs de poënies épiques ou de mélodrames, que je les voudrais voir à l'œuvre, un beau matin, devant quelques carrés de papier blanc et une production nouvelle dont ils auraient à rendre compte ! A Dieu ne plaise que je sous-en(ende par là l'infériorité de l'imagination ; Homère et Shakespeare m'en préservent ! Je prétends dire seulement que chacun a son lot en ce monde, et qu'il est au moins naïf de croire qu'avoir une opinion et l'ap- puyer sur des raisons solides et eu termes convenables soit une affaire aisée. Y a-t-il rien de plus difficile , au contraire, sans même parler du double mérite de bonne volonté et de patience qu'il faut pour lire attentivement tant d'oeuvres insi- pides qui se succèdent,- y a-t-il rien de plus difficile que de trouver en quoi précisément un écrivain a i)éché, et, ce secret une fois découvert, de le communiquer à des esprits pares- seux auxquels toute attention et toute réflexion répugnent? Mais c'est assez défendre une cause qui se défend d'HlIe-même; passons un peu de la théorie à la pratique, et voyons.
Que de livres , juste ciel ! Les feuilles d'annonces de chaque journal regorgent de titres plus ou moins prétentieux ou ma- gnifiques. Il semblerait, vraiment, qu'il n'y a qu'à tendre la main pour attraper un chef d'œuvre. Par pitié ! messieurs les poètes ou les romanciers patentés, mettez-y un peu de com- plaisancej n'arrivez pas ainsi en foule, munis chacun d'une nouvelle merveille de lesprit humain. Comment voulez-vous que la critique puisse suffire à tant d'admiration et trouver assez de paroles flatteuses pour le grand nombre que vous êtes ? Ah! messieurs, trêve un moment, s'il vous plaît ! Vous êtes d une abondance désespérante , et vous abusez de la facullé d'inven- ter que vous ont départie les dieux immortels. Ah ! tiue les aventures de ce roman intime doivent être déchirantes ! Oh ! que ce roman de mœurs, 5i j'en crois son titre, doit être picjuant et laisser loin ces hommes vulgaires qu'on nomme Prévost et Lesage ! Mais le moyen de jouir de tout cela en même temps, à la même heure ! Comment s'y prendre , je vous prie, pour rire et pleurer à quehiues minutes d'intervalles? Encore une fois, ayez pitié de notre cœur et de nos iieifs. — Mais quoi ! aurais-je eu tort de vous croire si inflexibles? EU oui, vrai-
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ment ! vous êtes meilleurs viv.inis que je ne le pensais, mes- sieurs les romanciers et les poètes' ! Non, vous ne voulez point faire mourir la critique d'un excès d'admiration , j'en ai maintenant la certitude. Voici mille petits ouvrages les plus badins du monde, et qu'on peut lire impunément, avant comme après dîner, sans redouter le mal de tête. Allons ! la paix soit faite, et n'en parlons plus. A condition, toutefois, que vous ne citerez plus le fameux vers de Néricault Destouches; car, en ce cas, il pourrait prendre fantaisie à la critique de le retourner contre vous, et, dans l'état où sont les choses , vous n'y pourriez que perdre , je vous en donne le charitable avis.
En attendant, puisqu'il faut renoncer à découvrir , loin ou près, un livre d'imagination qui mérite une attention spéciale et vaille sept à huit pages d'examen, suppléons à la qualité par le nombre, et tâchons de choisir le mieux possible dans le chaos littéraire qui fermente à nos pieds.
Vlntroduction religieuse et philosophique à la théorie de Charles Fourier, par M. de Pompery, est un livre écrit avec une conscience louable et qui touche presqu'au fanatisme. Dans sa pn^face , M. de Pompery croit devoir nous apprendre par quels différents sentiers a passé son esprit avant d'arriver à la région lumineuse où il se complaît au moment présent. D'a- bord , il a erré. — lui ou son esprit, comme on voudra, — en proie à diverses influences pernicieuses . pareil à tous les an- ciens révélateurs avant que l'heure décisive eût sonné pour eux; il a fait souvent fausse route entre la foi et le scepticisme; mais enfin. Dieu aidant , le voilà sur le rivage, et à ce propos il se compare à saint Paul. Qui vivra verra, dit le proverbe. Pour le moment, que M. de Pompery veuille bien me permet- tre de ne pas trouver, dans V Introduction religieuse et phi- losophique, l'analogue de la pensée organisatrice de saint Paul. Je sais bien que l'intention évidente et d'ailleurs haute- ment affichée de M. de Pom^pery est de concilier le saint-simo- nisme et le fouriérisme; en quoi on peut l'approuver; mais pour atteindre un but si splendide,il faudrait avoir sur le fouriérisme et le saint-simonisme des idées un peu moins vagues que celles que me paraît avoir M. de Pompery. Avait-il bien réfléchi à ce qu'il allait dire, M. de Pompery, quand il écrivit, par exem-
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pie, que M. Pierre Leroux est le précurseur de Charles Fou- rier?Pour mon compte, je déclare ne rien entendre à celte proposition, ni même deviner comment elle a pu venir à l'es- prit de fauteur. Non-seulement le fait simple et matériel de la mort de Charles Fourier , arrivée depuis environ trois ans, tandis que M. Pierre Leroux est plein de vie ; mais encore Tordre des idées émises par ces deux philosophes socialistes, mais la date de leurs tentatives, dont l'une remonte à 1S09, tandis que l'autre n'est pas terminée ; tout enfin s'opposait à ce que M. de Pompery formulât un pareil jugement. M. Pierre Leroux précurseur de Charles Fourier î Autant vaudrait dire, — sans comparaison aucune entre les personnes, — que saint Paul fut le précurseur du Christ ; cela ne serait certes pas moins déraisonnable, ni plus inadmissible. Je comprends bien comment M. de Pompery a été conduit à violenter ainsi l'évi- dence : c'est par le désir de montrer la réforme morale pré- cédant la réforme économique. A la bonne heure ! Mais alors, qui l'empêchait de s'adrt^sser tout bonnement à Saint-Simon? ce qui eût encore été, toutefois, un anachronisme, quoique moindre. Saint-Simon, dira peut-être M. de Pompery, n'est pas mon homme. A cela je n'ai rien à répondre , sinon qu'en ce cas il fallait arranger le système conciliateur de telle sorte que la théorie de réforme économique précédât la théorie de réforme morale, d'accord avec l'histoire et le bon sens; car un système n'est-il pas ruiné d'avance, qui s'appuie sur une base dont le souffle du premier écolier venu peut avoir raison? Quoique le livre de M. de Pompery ne soit sûrement pas destiné à renouveler la face du monde, comme l'auteur sem- blait se le promettre, ce n'en reste pas moins, cependant, une bonne étude philosophique sous certains rapports; un peu in- digeste, sans doute , un peu confuse , mais, somme toute, ne manquant pas d'intérêt. Les chapitres sur Dieu, entre autres, sur le bie7i et le mal, sur le temps de l'éternité , sont mal- heureusement plus verbeux et déclamatoires qu'originaux, et relèvent trop directement de V Encyclopédie iSoutelle dont ils offrent de naïves paraphrases ; mais on pardonnera certaine- ment de grand cœur à M. de Pompery les défauts que je lui signale ici avec tant de franchise, en faveur de son chapitre sur la loi de l'union des sexes, où la question de l'amour,
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laissée peudanle par le sainl-simonisme et le fouriérisme, est discutée à un point de vue très-intelligent et très-nouveau.
Une autre production socialiste , bien qu'écrite dans une intention toute différente-de V Introduction philosophique et religieuse, c'est Le Fou du Palais-Royal , par M. Cantagrel. Un apôtre dans la véritable acception du mot, ce M. Cantagrel, et qui n'est pas près de devenir hérétique ! Parlez-moi, pour les révélateurs, de pareils disciples. N'ayez crainte que celui- là essaie des variations sur les thèmes de son maître : il s'en tient au texte , à la lettre , avec un respect inaltérable et il se croirait impardonnable d'écrire une seule syllabe qui ne se rat- tachât pas à la doctrine directement. Cette orthodoxie rigou- reuse donne un grand prix au Fou du Palais-Royal , où l'on est assuré de trouver les renseignements les plus précis sur la découverte de Charles Fourier, sans alliage d'aucune sorte. Les gens de bonne volonté, qu'effraierait une lecture attentive du Nouveau Monde Industriel ou de la Théorie de l'asso- ciation domestique et agricole , peuvent donc ouvrir le li- vre de M. Cantagrel avec confiance : leur curiosité sera satis- faite sans être exposée à la moindre déception.
La forme adoptée par M. Cantagrel est la meilleure qu'il pût adopter, en ce sens qu'elle remédie, autant que faire se puisse, à la monotonie du fond du livre par la variété qu'elle com- porte; c'est la forme dialoguée, à l'imitation de la Cité du So- leil, de Campanella. J'ai dit il n'y a pas longtemps, à propos des Études sur les Réformateurs modernes, par M. Louis Reybaud, et dans la Revue même où j'écris ces lignes , ce que je pense de l'école fouriérisie; je n'ai donc point à revenir là- dessus, et je puis m'occuper du Fou du Palais-Royal au point de vue littéraire exclusivement. C'est pourquoi j'insisterai sur le mérite de forme que je viens de reconnaître à ce livre. La forme dialoguée, en effet, convient merveilleusement à une doctrine qui aspire à se répandre; le dialogue suppose l'ob- jection directe, subite, faite à brûle-pourpoint, et se prête bien mieux que le monologue aux exigences de la discussion : le livre dont je parle en fournirait, au besoin, l'évidente preuve. Ici ce n'est point l'auteur qui a la parole ; a la parole qui veut. La scène se passe en plein jardin du Palais-Royal , comme l'an- nonce le titre, au milieu des beaux messieurs et des belles da- 6 9
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mes. des comédiens et des commis-voyageurs, des étrangers et des hommes de lettres, dont on sait que cette promenade est l'habituel rendez-vous. Survient un phalanslérien ou un fou- riériste . — désignations synonj'mes , — lequel est regardé comme un fou par tout le monde. Mais cependant, comme toute folie a son bon côté , son côté plus ou moins risible , oa interroge notre homme sur ses croyances particulières, on le harcèle de questions, on le traque entre les difficultés, on Tas- somme de problèmes à résoudre, sans parvenir le moins du monde à le déconcerter ni à le troubler. Calme comme sa conscience, le phalanstérien a réponse à tout; il riposte à tou- tes les bottes oratoires qu'on lui pousse ; il dit son fait à cha- cun avec cette franchise d'allures et de ton que sa folie auto- rise, et réussit souvent à mettre les rieurs de son côié.
•le n'adresserai qu'un reproche, mais assez grave, à M. Can- tagrel : c'est d'avoir fait un choix un peu trop prudent parmi les objections vulgairement adressées à l'école fouriériste , et ainsi, en obtenant un tiiomphe facile, de l'avoir obtenu incom- plet. Tous les problèmes soulevés par la doctrine fouriériste ne se trouvent pas résolus dans son livre; bon nombre de questions s'y trouvent en quelque sorte réservées, sans qu'on ensache la cause; il en résulte que l'incertitude, pour élre moins grande qu'auparavant, ne subsiste pas moins. Sur la grande affaire de l'amour , par exemple, M. Cantagrel a glissé d'une façon qui sent l'ignorance ou la crainte, deux défauts réels dans l'apostolat. Mais, en revanche, rien n'est plus diver- tissant que le Fou du Palais-Royal, à l'endroit des célébrités contemporaines. Il faut voir dans ce livre la signification qu'ont, au point de vue fouriériste, les talents divers dont la France contemporaine s'honore ; talents compris par le public tout au rebours du sens commun et de leur signification réelle , s'il faut en croire M. Cantagrel. C'est là que Béranger et Cha- teaubriand, George Sand et Lamartine , sont enfin expliqués , eux et leurs œuvres, et que l'on apprend la manière d'admirer Talma et M''^ Rachel au point de vue de l'ordre et de l'harmo- nie. C'est là enfin, que dirai-je davantage ! c'est là que Jules Janin est atteint et convaincu , par M. Cantagrel, d'être un partisan fanatique de Fourier et un amateur enragé du pha- lanstère. On voit de reste par là que le Fou du Palais-Royal ,
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abstraction faite de la théorie sociale qu'il prêche , peut riva- liser, pour l'intérêt romanesque, avec la plupart des romans nouveaux ; avec Olear, par exemple.
Qu'est-ce qu'Olear? me demanderez-vous. Mon Dieu ! vous m'embarrassez fort avec une question pareille ; car , la main sur la conscience, il m'est tout à fait impossible de vous ré- pondre. Jugez plutôt. — La chose commence par une sorte de récit en strophes poétiques où l'on voit un amant , nommé Ed- gard, séparé de sa maîtresse , jeune fille anglaise qui répond au nom d'Olear. Au chapitre suivant, vient un dialogue poéti- que, où le jeune Edgard, arraché de vive force des bras de sa mère expirante, est sollicité par un sien ami , appelé Lopès , de s'aller cachera Fontainebleau pour échapper aux poursuites d'impitoyables créanciers. Dans ce même chapitre, on apprend, à l'aide d'un monologue intercalé dans le dialogue, que mons Lopès est un scélérat fieffé 5 sorte d'Otello en frac à la fran- çaise, et qui a une terrible vengeance à exercer contre Edgard pour avoir éprouvé jadis, du fait de ce dernier, le sort de cer- tains maris immortellement ridiculisés par Molière. Toujours dans ce même chapitre deuxième , nous sommes subitement transportés à Fontainebleau avec Edgard, qui y est soumis à la surveillance d'un certain Raguet, agent soldé de Lopès • et tout d'un coup , la poésie cédant le pas à la prose , Edgard se met à conter à M"'^ Raguet par un beau clair de lune, l'histoire de sa passion. Puis la poésie reprend le pas devant, et Edgard , dans une sorte d'ode intitulée les Tuileries, envoie à Olear absente quelques soupirs d'amour et quelques gémissements. Le tour de la prose revenu , tout un portefeuille de lettres nous est offert, les unes d'Olear , les autres cl'Edgard , également pleines les unes et les autres de terreur , d'angoisses, de tendresse , d'in- certitude, de désespoir 5 mais dans le tas se trouve un billet de Lopès à l'adresse d'Edgard , lequel billet a pour but d'inspirer à Edgard des doutes sur la fidélité de sa maîtresse. Ici , lettre développée d'Edgard à Lopès, touchant les faux jugements du monde, la vei tu des femmes en général et d'Olear en particu- lier. Après quoi Edgard s'endort et rêve en vers : il voit de faux amis d'abord , puis des femmes menteuses , des femmes coquettes, des femmes criminelles, toute sorte de femmes enfin, et se réveille aussi épouvanté que s'il eût pénétré en songe dans
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l'enfer de Dante. A peine éveillé, nouvelle lettre de Lopès, qui engage son ami à partir pour New-York , sans lui donner la plus petite nouvelle d"01ear. Edgard. poussé à bout, trompe la surveillance de Raguet et s'enfuit de Fontainebleau; n'oubliant pas, en roule, d'adresser à Olear un dithyrambe. Mais voici bien du nouveau ! un homme se rencontre sur le chemin d'Ed- gard, et cet homme insulte Olear : un duel en résulte, par con- séquent, et un duel en vers, s'il vous plaît ! Et Edgard se remet bientôt en marche, couvert du sang de l'audacieux insolent.
Ma foi ! le courage me manque pour continuer jusqu'au bout l'analyse d'un pareil livre. Qu'il vous suffise de savoir qu'Ed- gard court à la poursuite d'Olear, laquelle est entraînée par sa famille à travers la Belgique et l'Angleterre; qu'un jour Edgard la retrouve par hasard dans une misérable chambre d'hotel garni oïl il a pénétré on ne sait comment, peut-être par la fenê- tre, et qu'il la reperd presque aussitôt; qu'enfin, après bien des ruses et bien des stratagèmes inventés successivement par Lopès pour séparer les deux amants et rester maître d'Olear qu'il convoite, les deux amants finissent cependant par se re- joindre, avec le consentement de leurs familles respectives, et que le traître Lopès est démasqué. Ajoutez que les diverses scènes que je vous raconte ici substantiellement sont délayées dans le livre tantôt en assez mauvais vers, monologue ou dia- logue , tantôt en prose incorrectement emphatique, et vous n'auriez rien de plus à apprendre sur Olear. Maintenant , c'est moi qui vous demanderai, lecteur, à quel genre littéraire Olear se rattache. Tout ce qu'il m'est possible de dire , pour mon compte, c'est qu'O/ea/" n'est ni un roman, ni un poëme, ni un drame, ni une satire , ni une ode, ni une élégie, quoique l'ou- vrage tienne de tout cela ensemble. Selon moi, Olear a donc le mérite d'être véritablement hors ligne, puisqu'il est indéfi- nissable, soit pour le fond, soit pour la forme. Qu'ajoulerai- je ? Olear, ouvrage anonyme, ne saurait être qu'une spiri- tuelle gageure tenue aux dépens de la bonhomie du public.
Arrivons bien vite à quelque chose d'un peu moins triste. — Voici le Livre d'Amour de M. Emmanuel Gonzalès. Le Litre d'Jmour ! c'esl là un titre coquet et qui promet de douces et aimables émotions, j'espère ! Erreur, cependant. M. Emmanuel
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Gonzalès a caché , sous la dorure engageante de ce titre, une pilule dramatique à remuer la poitrine des plus robustes ama- teurs d'émotions. Kelha, Thecla et Blanche, telles sont les hé- roïnes des trois nouvelles diverses qui composent le Livre d'Amour. L'histoire de Ketha est une histoire terrible et à faire dresser les cheveux sur la tête, même après les Mystères d'Udolphe, de cette bonne mistress Radcliffe. D'abord, sachez que la scène se passe sous Philippe II d'Espagne, un gaillard qui n'y allait pas de main morte , comme on sait, quand il lui prenait fantaisie de jouer un rôle tragique. Donc, sous le règne du roi très-chrétien Philippe II d'Espagne, le duc d'Albe est amoureux de la comtesse de Lémée. Vous expliquer en détail comment le duc, repoussé par la comtesse, en est arrivé à vouloir se venger d'elle, cela serait inutile: la connaissance du fait vous sufiBt. Le duc débute dans sa vengeance par enle- ver à la comtesse sa petite tille Ketha , après s'être assuré de l'absence du comte en le faisant jeter eu prison. Malheureuse- ment pour le duc, toute petite tille qu'elle était, Ketha avait inspiré une passion juvénile au bambin Henrik, lequel, une fois parvenu à l'adolescence , se fait le chef d'une bande de pillards pour délivrer sa fiancée. Vous voyez d'ici les scènes de vol et de meurtre, les massacres, les incendies, avec l'inquisi- tion brochant sur le tout. Bref , après maintes scènes plus ter- rifiantes les unes que les autres, l'histoire se dénoue, à grand renfort de trahisons et de poisons , sur la paille d'un obscur cachot.
Thecla, histoire hollandaise où le peintre Van-Dyck joue un rôle , étant de la même école que l'histoire précédente , je ne m'y arrêterai pas , si ce n'est pour remarquer en passant la figure du vieux Graff , ouvrier tailleur, traitée avec beaucoup de soin. La troisième et dernière histoire du livre, intitulée Blanche, est préférable aux deux autres, à mon avis. Cela est simplement conçu et simplement exécuté; les descriptions sont agréablement faites, et le paysage breton qui sert de cadre à l'action principale est très-bien entendu. Blanche est la fille d'un de ces hommes qui spéculent sur les naufrages, et qui, habitant une falaise d'où ils aperçoivent au loin les voiles, s'en vont travailler de nuit , par des moyens connus d'eux seuls , à faire échouer les bâtiments , tout en ayant l'air de leur porter
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secours. Un jeune homme de Paris, nommé Julien, arraché par Blanche à la mort, et récompensant ensuite la jeune fille par la plus noire et la p'us lâche ingratitude : tel est le sujet qu'a traité M. Emmanuel Gonzalès. A coup sûr, c'est là une in- vention qui n'est rien moins que neuve, mais dont les détails rachètent suffisamment l'apparente banalité. J'adresserai pour- tant à M. Emmanuel Gonzalès , à propos de Blanche , un re- proche qu'il mérite pareillement dans Thecla et dans Ketha; c'est d'avoir subordonné le développement de ses trois con- tes , avec un parti pris évident, à je ne sais quel désir puéril de suspendre la curiosité au moment le plus inattendu. C'est là une tactique fort à la mode , je le sais, et dont l'usage est for- mellement recommandé par les rédacteurs en chef de certains feuilletons quotidiens. Les trois nouvelles réimprimées aujour- d'hui par M. Gonzalès ayant primitivement paru dans le Siè- cle , ce n'est donc pas M. Gonzalès seul qui est coupable du défaut que je signale dans son livre. Qu'on me permette , en conséquence, une petite digression.
La coutume s'est répandue, depuis trois ou quatre ans envi- ron , de publier dans les journaux, non pas des contes, non pas des nouvelles de quelques pages , mais des romans tout entiers. Le but que l'on espère atteindre par là est très-claire- ment visible : c'est d'intéresser le lecteur pendant des semai- nes, pendant des mois si c'est possible , et de le forcer ainsi, pour parler le vulgaire langage des affaires, à renouveler son abonnement. Comme spéculation, le calcul n'est pas mauvais, j'en conviendrai sans peine ; mais est-il dans l'intérêt de la littérature? Mille fois non ! Qu'arrive-t-il en effet à l'écrivain qui est obligé de se conformer à ce mode de publicité d'un nouveau genre? Il lui arrive ceci, qu'ayant à présenter son œuvre au public par fragments et parcelles, ii doit s'arranger de telle sorte que chaque fragment soit émouvant en soi-même et promette en même temps une émotion plus forte encore pour le lendemain. Or, on voit tout de suite à quels funestes résultats pousse un procédé semblable. Dès le moment que ce système est adopté, il faut renoncer à tout ce qui constitue précisément le cachet littéraire d'une œuvre . c'est-à-dire aux développements de caractères , aux descriptions, aux prépara- tions graduées. Allez donc vous amuser à peindre patiemment
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une figure ou à décrire Minutieusement le lieu d'une scène, quand vous pouvez craindre que l'abonné, ayant devant lui vingt-<iualre heures, ne songe plus à votre histoire le jour sui- vant. Dans un livre , c'est une autre affaire ; vous pouvez vous étendre à loisir sur certaines parties de votre invention , sauf à dédommager plus lard le lecteur de la patience que vous aurez d'abord réclamée de lui. Voyez plutôt Walter Scott! Il débute avec lenteur', ne négligeant pas un détail qu'il croit utile , ne nous faisant pas grâce d'une nuance qu'il a jugée né- cessaire ; et certes nul ne songe à se plaindre de cela , lors- qu'arrive enfin la scène capitale qui a nécessité tant d'apprêts; car, il n'est pas inutile de l'observer, Walter Scott ne nous donne guère plus d'une belle scène par volume. Dans le cas dont je parle, au contraire, il faut , de toute nécessité , que les scènes foisonnent, bonnes ou mauvaises. L'essentiel n'est pas que la marche de l'invention soit régulière , mais qu'elle soit violente ; l'important n'est pas que l'action soit logique, mais qu'elle soit heurtée , saccadée , accidentée, féconde en péripé- ties de toute nature; il faut moins chercher à frapper juste, qu'à frapper de plus en plus fort. D'où il résulte que l écrivain, au lieu d'employer son imagination à la recherche du beau et du solide , l'emploie misérablement à la recherche du capri- cieux et de l'étrange. Ce dont il s'inquiète exclusivement , c'est de grouper ensemble, par tel moyen que ce soit , une foule de petits faits plus incroyables les uns que les autres, de façon à pousser insensiblement la curiosité jusqu'au paroxisme. Il se préoccupe moins de charmer le cœur que d'y exciter une sorte de fièvre d'attente, car il touche au sublime du genre s'il par- vient à provoquer une impatience qui tienne de la frénésie. Je n'ai pas besoin d'insister davantage pour faire sentir ce que de telles tendances littéraires ont de déplorable. L'art serait à ja- mais perdu s'il restait dans celte route. Mais il est à espérer que les bons esprits sauront résister à la dangereuse séduction d'une popularité facile, et que l'intérêt pécuniaire s'effacera bientôt devant la dignité du talent.
Le roinancier dont le nom se présente en ce moment sous ma plume, M. de Balzac, a voulu , lui comme tant d'autres, participer aux bénéfices du roman publié par feuilletons, et il a été victime de sa ttulative. Moins qu'un autre, M. de Balzac
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peut se plier aux nécessités du genre, car son talent est digres- sif au suprême degré. M. de Balzac est très-remarquable dans les préparations; malheureusement il n'en sort pas; il s'y at- tache à outrance , sans arriver jamais , comme Walter Scott , au chapitre des dédommagements ; c'est-à-dire que ses qualités sont précisément l'antipode de celles qu'exige la fabrication du roman morcelé. J'en veux pour preuve son dernier livre, /e Curé de f^illage , qui a paru par petites bribes dans la Presse avant de former le couple d'in-8°.
Le Curé de Village est précédé d'une préface où l'auteur nous apprend que le roman qu'on va lire n'est ni plus ni moins admirable que le Lis dans la Vallée, du même auteur. Nous